Affaire Gayet : la France, ton café fout le camp !
par Olivier Bomsel

Affaire Gayet : la France, ton café fout le camp !

Une anecdote du temps de Louis XV illustre, longtemps avant Closer, le pouvoir désacralisateur des médias.

15652-c720cb Écrit par Olivier Bomsel publié le 18 janvier 2014

En juin 2000, au terme d’une présidence Clinton secouée par l’affaire Lewinsky, l’historien Robert Darnton publiait dans la New York Review of Books, un article magnifique intitulé, « Paris: The Early Internet ». Sa thèse : les médias du XVIIIe siècle ont aboli la monarchie française.

Pourtant, il n’y avait en France ni quotidiens, ni presse encartée, ni radio, ni Twitter… Darnton doit donc définir de façon intemporelle ce que sont les « nouvelles », les médias, l’opinion, les lecteurs, etc. Et montrer que la circulation – par les rumeurs, les bruits publics, les médisances, les pamphlets, les libelles, les cafés, les chansons – des récits de la vie privée de Louis XV, détruit le caractère sacré du pouvoir, la thaumaturgie millénaire théorisée par Marc Bloch.

Deux anecdotes illustrent cette thèse. La première est celle des trois sœurs, filles du marquis de Nesle, qui, de 1739 à 1744, furent successivement maîtresses de Louis XV. La première fit manquer au roi un toucher d’écrouelles. Il s’en lassa, passa à la seconde, laquelle mourut en couches. Lorsqu’il en fut à la troisième, le roi tomba malade, reçut l’extrême onction et répudia sa maîtresse : il survécut, mais elle mourut peu après. Il perdit alors ce que Darnton appelle « the royal touch » : plus jamais, lors des touchers royaux, il ne guérit d’écrouelles. L’opinion y vit le doigt de Dieu, punissant la consommation royale des trois sœurs considérée comme incestueuse.

La seconde histoire se passe 1773, alors que le roi vieillissant vit avec la Du Barry. Il aime à faire passer son café lui-même, si bien qu’un jour, distrait, il le laisse bouillir. La Du Barry lui aurait alors lancé : « La France, ton café fout le camp ! ». Reprise dans Les anecdotes sur Mme La comtesse du Barry, un libelle best-seller d’avant la Révolution, la rumeur fait alors le tour de France. Que le roi se comporte comme un robin, un individu « normal » au point que sa maîtresse l’affuble d’un nom de laquais achève de désacraliser les Bourbon.

Pour Darnton qui fut un temps journaliste, les « nouvelles » sont des histoires à propos de « ce qui arrive ». Car la lecture « produit du sens à partir de signes ajustables dans des cadres. Les histoires fournissent les cadres les plus attractifs… Les lecteurs du XVIIIe siècle, en France, faisaient signifier la politique en incorporant les nouvelles dans les cadres narratifs établis par les libelles. Lesquels voyaient leur interprétation renforcée par les messages venus des autres médias — ragots, poèmes, chansons, pamphlets, blagues, etc. »

Closer n’invente rien, pas plus qu’il n’attente à la règle du genre. La vie privée des hommes publics fait évidemment partie des « nouvelles » dont le cadre est la vie publique. Quant au « story-telling » dont on nous rebat les oreilles comme la grande nouveauté de ce temps, il existe depuis toujours. C’est le schème immuable des médias.

Olivier Bomsel

Imprimer cet article
0
Commentaire

écrire un commentaire

NOUVEAU ! Découvrez le Books du jour !
Chaque matin, un nouveau livre chroniqué dans votre boîte email.