Royaume-Uni – Le passé recomposé
Un homme âgé, un certain Tony Webster, se retourne sur son passé, au terme d’une vie « d’une banalité totale, assumée, et même revendiquée ». Voilà comment on pourrait brièvement résumer, selon Justine Jordan du Guardian, le dernier roman de Julian Barnes, The Sense of an Ending, lauréat du Booker Prize.
Le Livre
Un homme âgé, un certain Tony Webster, se retourne sur son passé, au terme d’une vie « d’une banalité totale, assumée, et même revendiquée ». Voilà comment on pourrait brièvement résumer, selon Justine Jordan du Guardian, le dernier roman de Julian Barnes, The Sense of an Ending, lauréat du Booker Prize. Seule période un peu animée dans le parcours du héros : sa jeunesse dans les années 1960, avec son lot d’amitiés, son histoire d’amour malheureuse avec une étudiante compliquée, Veronica, sur fond de frustration sexuelle (« Les sixties n’ont pas eu le même effet libérateur pour tout le monde, ni partout, en Angleterre », commente le flegmatique narrateur) ; et puis le suicide de son meilleur ami, le brillant Adrian, grand lecteur de Camus, qui l’avait remplacé dans le cœur de Veronica.
« S’il y a un thème récurrent dans toute l’œuvre de Barnes, depuis Le Perroquet de Flaubert, son chef-d’œuvre de 1985, jusqu’au récent recueil de nouvelles Pulsations, affirme de son côté Michiko Kakutani dans le New York Times, c’est cette idée que toute vérité est insaisissable, toute mémoire subjective, toute connaissance relative. Les précédents ouvrages analysaient notre incapacité fondamentale à comprendre les autres. The Sense of an Ending explore les manières dont chacun déforme et modèle le passé afin de mythifier sa propre vie. » Du fond de sa placide retraite, Tony Webster, enfin débarrassé de tous les encombrements de l’existence – épouse, enfants, amis, carrière –, voit son quotidien et sa mémoire bouleversés par la résurgence inopinée du souvenir de Veronica et du suicide d’Adrian.
« Arrachant une à une les pelures d’oignon de cette vie », Barnes décrit minutieusement le processus trompeur par lequel la mémoire déconstruit puis reconstruit le passé. Il dissèque et réexamine sous tous les angles un consternant week-end passé autrefois dans la famille de Veronica, en grande banlieue, avec le père soûlard, le frère dédaigneux, et la mère étrangement complice. Ce faisant, « Barnes parvient à créer un véritable suspense et à faire de cette histoire une sorte de roman policier psychologique », poursuit Michiko Kakutani : le lecteur n’est pas seulement anxieux de « savoir ce qui s’est réellement passé il y a quarante ans », « il veut aussi comprendre comment Webster a réécrit son histoire et, surtout, pourquoi il a eu besoin de le faire ».
« Jusqu’à quel point Tony leurre-t-il le lecteur – et lui-même – dans le compte rendu simpliste qu’il fait du triangle amoureux » de sa jeunesse ?, s’interroge l’article du New York Times. « A-t-il romancé le suicide d’Adrian, ou bien Adrian a-t-il lui-même usé de l’argumentation philosophique pour rendre raison d’un acte motivé par des sentiments plus obscurs et plus désespérés ? » Quelles conséquences a eu la lettre qu’il avait adressée sous le coup de la fureur à la fois à celle qui l’avait éconduit et à son heureux remplaçant ? Comment le savoir ? Et peut-on jamais savoir ce genre de choses ?
Les tours et détours de la mémoire, les entrelacs du passé et du présent, avec la mort en point final de toutes ces recompositions : l’ouvrage de Barnes démontre avec presque trop d’habileté combien toute vérité est fragile, même aux yeux de celui qui la détient. « Quand on est jeune, dit Tony, on s’invente un avenir pour soi-même ; quand on est vieux, on s’invente un passé pour les autres. »
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