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Lundi 15 mars 2010

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« Qui parle » de la Justice ?

La réforme très contestée de la suppression du juge d’instruction fait redouter un contrôle plus exclusif, voire une reprise en main de l’institution judiciaire par le pouvoir exécutif. Il y a, dans ce débat, une dimension technique du fonctionnement de l’institution judiciaire sur laquelle je suis notoirement incompétent. Mais il y a aussi une dimension symbolique, institutionnelle, signifiante, impliquant la notion de « Qui parle ». Laquelle, dans la conjoncture des médias numériques, peut justifier quelques lignes ici.

Le point de départ est le secret de l’instruction : un des principes de l’existence du juge étant qu’il doive se taire, le fait qu’il ait, en des circonstances toujours plus fréquentes, directement ou indirectement parlé, a balayé sa légitimité.

Dans la société médiatique contemporaine, le silence est une chimère. La rumeur, le bruit, autant que l’information certifiée, concourent à la réputation des individus dont les antécédents ne sont plus seulement judiciaires, mais aussi médiatiques. Chacun de nous a désormais son casier Google instantanément accessible à tous ses congénères. S’agissant des justiciables anonymes, mieux vaut, autant que possible, qu’ils ne soient pas incriminés trop tôt. Mais, dira-t-on, que doit-il en être des puissants ?

C’est ici qu’il faut réévaluer la parole de l’Etat. Car, qu’on le veuille ou non, et quelque précaution qu’on prenne à la séparation administrative des pouvoirs, il ne sera jamais possible, ni probablement souhaitable, de découpler entièrement la justice du pouvoir exécutif. Les instructions bruyantes menées contre des notables — affaire Elf, emplois fictifs du RPR, Clearstream — ont atteint davantage le capital médiatique des personnalités en cause que leur condamnation judiciaire. Les condamnés ont, en outre, souvent bénéficié de remises de peine. S’agissant des institutions françaises comme le financement des partis politiques, certaines affaires ont conduit à des réformes. Mais pour ce qui est du commerce international ou de la politique étrangère, elles n’ont strictement rien changé.

Du coup, la question ouverte par la disparition de l’instruction est la restriction de la parole d’Etat au seul cadre du tribunal, laissant ainsi aux médias des champs d’investigation, mais aussi de responsabilité civique plus clairement définis. Car, de la même manière que les journalistes du Washington Post ont contraint les politiques à engager la destitution du Président Nixon, on peut espérer, sauf à ce que l’Etat contrôle plus encore la presse que la Justice, que les médias professionnels sauront contraindre les politiques à faire respecter la loi. Le risque d’une réduction de l’indépendance, mais aussi de certains aspects aléatoires, de la Justice, constitue, à mon sens, une aubaine pour les médias. Sans doute vaut-il mieux que l’Etat parle moins, surtout quand il doit se taire, et que les médias, sous des signatures compétentes, autorisées, responsabilisées par des marques éditoriales signifiantes, instruisent les débats sur le fonctionnement du pouvoir.

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L'auteur de l'article

Olivier Bomsel

obmedium.jpg Olivier Bomsel est économiste, spécialiste de l'économie des réseaux et des médias. Professeur et chercheur à Mines ParisTech (Ecole des mines de Paris), il est notamment l'auteur de Gratuit ! Du déploiement de l'économie numérique, (Folio, Gallimard, 2007). Son dernier ouvrage L'économie immatérielle. Industries et marchés d'expériences est sorti en février 2010 chez Gallimard.Olivier Bomsel tient sur le site de Books le blog Qui parle ? consacré à la façon dont les médias écrits s’adressent au public.

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