« Qui parle » et le storytelling
Ma paranoïa s’aggrave, j’ai l’inquiétante sensation que « qui parle » est la question récurrente de toute l’actualité. Le Monde révèle ainsi qu’un historien s’est glissé comme critique anonyme sur Amazon où il a distribué des mauvais points à plusieurs de ses collègues. Sévissant sous des pseudos allusifs, le corbeau a finalement été démasqué. Son imposture est celle du consumérisme. Le consommateur-roi est un auteur névrotique, la critique perd le nord.
Au nord, c’est un volcan qui parle et cloue les avions au sol. Son nom imprononçable envahit les médias : c’est un nouvel oracle qui fait sortir les philosophes comme les escargots en temps de pluie. Ah, la revanche de la nature, l’orgueil démesuré des mortels, les ailes de cire d’Icare mondialisé... L’inouï, c’est la voix d’un volcan qui s’invite au banquet des parlants. Un ange passe.
Vient la crise des marchés et la mise en défaut du verbe des Etats. Les agences de notation crient Pipeau ! Les taux d’intérêt s’envolent. La Banque Centrale Européenne dont la voix, rare, sibylline, a pour fonction de rassurer, ne laisse plus d’affoler. Incapable de répondre de dettes abyssales, sa parole ne vaut plus. Les marchés s’emballent. Psychodrame. Les Etats capitulent : ils annoncent qu’ils paieront. Le FMI opine. La BCE rachète la dette. Cette fois, on l’entend. Le vent tombe.
Dans un discours devant des étudiants, le Président Obama critique la perversion de l’information que les terminaux numériques ont rendu ludique, éphémère, inconséquente. Derrière ce constat, c’est la philosophie de la politique narrative qui se joue. Ce que les commentateurs appelaient le storytelling, l’obligation des politiques à créer l’événement — la Guerre d’Irak, l’histoire dont ils sont les héros — est en train de s’user. Issu du 11 Septembre et de la numérisation, le storytelling a agité la planète pendant une décennie. La France elle-même n’y a pas échappé. Et voilà que les évènements se font tout seuls. Les politiques vont enfin pouvoir se taire, accepter la lenteur. La mode du récit passe avec l’ange du volcan.
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Olivier Bomsel est économiste, spécialiste de l'économie des réseaux et des médias. Professeur et chercheur à Mines ParisTech (Ecole des mines de Paris), il est notamment l'auteur de Gratuit ! Du déploiement de l'économie numérique, (Folio, Gallimard, 2007). Son dernier ouvrage L'économie immatérielle. Industries et marchés d'expériences est sorti en février 2010 chez Gallimard.Olivier Bomsel tient sur le site de Books le blog Qui parle ? consacré à la façon dont les médias écrits s’adressent au public. 




















