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Mardi 31 août 2010

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Alors, si l'homme est bon, pourquoi est-il méchant ?

La vie sociale n'est-elle qu'une supercherie, un artifice dont on peut se passer quand les circonstances l'exigent, comme on peut se priver de solidarité, d'amour familial, de religion, de loi et même de sexe ? Réponse dans le nord de l'Ouganda.

Là-bas, l'ethnologue Colin Turnbull a étudié de près au début des années 70 une tribu de chasseurs-cueilleurs, les Iks - un millier d'individus sédentarisés de force pour permettre la création d'un parc national, aux confins du Soudan, du Kenya et de l'Éthiopie. Mauvais agriculteurs, ne sachant travailler le fer qu'avec des outils en pierre (une évolution à rebours !), les Iks ont sombré dans la famine, et leur société s'est rapidement désagrégée. C'est ce processus que décrit Turnbull (1) avec amertume, et dont Peter Brook a tiré une pièce (2).

Lorsque ethnologue séjourne dans la malheureuse tribu, il juge que celle-ci n'est désormais guère plus « qu'une une communauté de babouins mieux organisés que les autres ». Tout sentiment, toute pitié ont disparu de chez eux.  Ils ne pleurent jamais ; pire, ils se réjouissent des malheurs des autres, et rient quand un enfant se blesse ou quand gémit un vieillard mourant. La famille a disparu- c’est même l’institution qui s’est délitée en premier : les Iks abandonnent les enfants à eux-mêmes dès l'âge de trois ans et se saisissent de la nourriture des vieux-y compris leurs parents-jusque dans leur bouche. Quoique regroupés en villages traditionnels, ils sont « d'une insociabilité absolue », et l'on accède à chaque hutte par un couloir d’épineux qui permet d'éviter tout contact avec les voisins. La religion a disparu - le Dieu des Iks, Didigwari, est reparti au fin fond du ciel, abandonnant la tribu à son triste sort - et avec elle les rituels,  la morale et même la loi. Les Iks se sont réfugiés dans un individualisme absolu, abyssal : seul compte leur bien-être propre, c'est-à-dire la nourriture, et tous les moyens par lesquels on peut se l’assurer ; ils utilisent d’ailleurs le même verbe pour « vouloir » et « avoir besoin de ». Ils n'ont plus la moindre considération pour la mort (on jette prestement les cadavres dans des ravins pour éviter d'avoir à offrir un repas funéraire) ni pour la vie, une épreuve dont le terme est souhaité. Le sexe n'est pour les filles qu'un moyen de gagner quelques aliments auprès des autres tribus, les garçons préférant quant à eux la masturbation.

Turnbull a donné de son séjour de deux ans dans cet enfer un compte rendu plutôt glauque, d'autant que sa déontologie d'ethnologue lui interdisant d'intervenir trop avant dans la vie de la tribu, il n’a pu susciter ni gratitude et ni empathie. Il en vient à s'interroger sur la notion d'objectivité scientifique et sur l'utilité du travail de terrain, et son livre a de  provoqué de vives controverses. Pourtant, son étude révèle une vérité fondamentale : la tribu des Iks est un raccourci de notre société, ou du moins de ce qu'elle peut devenir aisément dans les conditions extrêmes, telles que celles provoquées par des gens comme Hitler ou Staline. « Économie de coupe-gorge, exploitation mutuelle, rejet croissant de la solidarité » ; religion réduite au rôle « d'anesthésique, ou de soutien de l'État, au prix souvent de ses propres principes » ; enfin « responsabilité de la famille transmise à l'État ». La plus notable différence est que, là ou notre société cultive et stimule la performance, celle des Iks semble encourager l'échec, l'abandon de soi et des autres, et même des champs que l'on cesse de cultiver dès qu’il y a assez de nourriture. Sinon, nous sommes en terrain assez connu. D'ailleurs un des policiers responsables du territoire des Iks a ce commentaire cinglant : « Ces gens-là ne se conduisent plus en Ougandais. Ils sont comme les Européens ! ».


(1)    Les Iks. Survivre par la cruauté en Nord Ouganda, Terre Humaine-Plon
(2)    Les Iks. Colin Hiigins et Denis Cannan (adaptation française Jean-Claude Carrière), mise en scène de Peter Brook aux Bouffes-du-Nord, 1975

Commentaires
  • De quoi déprimer Leroi-Gourhan !

    Rédigé par : Henri BENISTY le 03/11/2010

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L'auteur de l'article

Jean-Louis de Montesquiou

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Jean Louis de Montesquiou, 59 ans, est consultant et ancien dirigeant de banque et de magazine. C’est aussi un voyageur et lecteur enthousiaste. Son blog lui permet de faire partager son intérêt pour les situations, les informations, les technologies, ou les lectures qui révèlent des aspects insolites de notre monde et de son évolution.

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