Au secours ! L'e-book revient !
Le Livre
En même temps, revoici les sarcasmes ! Le Canard Enchaîné de cette semaine y va carrément, se payant au passage la tête d'Attali - à qui l'on demande dans le dessin de Cabu de dédicacer un authentique bouc - pour ses prédictions enthousiastes et son ratatinage commercial en 2001.
Pourquoi donc le livre électronique a-t-il autant de mal à faire sa place chez nous ? Pourquoi les lecteurs ne se sont-ils pas encore engouffrés dans le numérique à la suite des mélomanes de tout poil ?
la technologie de l’e-book est longtemps restée ingrate, c'est vrai, et son marketing a péniblement pataugé. Mais aujourd'hui on peut sans grand risque postuler que, oui, ça y est - produits attrayants, allure sexy, interface impeccable, prix qui vont forcément chuter, contenu illimité, fonctionnalités exubérantes... Alors ?
Alors, Il y a des réticences, et qui semblent plonger plus loin que les réserves face aux innovations incessantes dont l'époque nous abreuve. Des réticences qui ont, pour ainsi dire, un ancrage émotif, passionnel, métaphysique peut-être.
Le discours le plus classique, c'est : « rien, jamais, ne remplacera le livre - son odeur, son toucher, son allure ». Ou bien : « vous imaginez une maison sans livres ? ». On entend aussi les nostalgiques : « ah, les après-midi d'été à lire la Chartreuse de Parme, sous les arbres. J'ai l'impression que je le tiens encore dans la main, ce vieux livre de poche ». Ou les bibliophiles : « le livre est un miracle, une perfection : depuis plus de cinq siècles, il est resté le même, immuable, insurpassable ». Ou les charitables : « c'est la mort des libraires que vous voulez ? ». Ou les religieux : « l'écrit est sacré ; chez les juifs, il est interdit de détruire une page imprimée en hébreu ». Ou même, enfin, les tordus : « le livre électronique, c'est un truc pour lire des cochonneries en cachette ! ».
Mais il doit y avoir une autre raison. Je me demande, moi, si la possibilité imminente de détenir presque tout le savoir du monde, dans sa poche, sur une feuille de papier électronique, ne provoque pas chez les bons esprits une sorte d'angoisse, celle du trop. Ils sont peut-être littéralement terrifiés par le déferlement soudain de cette offre de lecture infinie, inexploitable ; ils craignent d'être noyés par le tsunami de mots et de culture pouvant jaillir du minuscule appareil dans leur poche. Ils se sentent accablés par l'exemple Pic de la Mirandole, ce prince du XVe siècle qui avait lu, disait-il, presque tout ce qui était disponible par écrit à son époque. Mais Pic est mort juste avant que l'invention de Gutenberg ne prenne son essor. Aujourd'hui, il paraît chaque année dans le monde bien plus d'un demi-million de livres nouveaux, et l'on estime que le savoir disponible double tous les sept ans !
Le livre est un objet mythique. Y toucher est presque sacrilège. Le livre électronique sent encore le soufre : en parler dans les dîners en ville peut provoquer une engueulade, et pas seulement avec des éditeurs ou des libraires. Ça peut stimuler les poètes - comme le journaliste du Canard Enchaîné, qui fantasme sur un e-book « entre les pages duquel on puisse glisser une fleur ou un brin d'herbe » ou « qu'on puisse laisser tomber dans la baignoire puis faire sécher sur une corde à linge ». Dans la discussion on évoquera peut-être aussi
Borges, qui disait n'être jamais sorti de la bibliothèque de son père. Ou même le Saint Antoine de Flaubert, pour qui le monde entier, avec tous ses sortilèges et ses délicieuses tentations tenait tout entier dans un gros livre unique, massif, la Bible! Mais pour moi La source de toute cette hostilité procède tout bêtement de la crainte de ce que les Anglais appellent - fort élégamment - la data constipation.
Commentaires
-
Identifiez vous pour pouvoir laisser un commentaire. Saisissez vos identifiants dans l'espace abonné ou inscrivez-vous en un clic




























