Back to the future
Pour le lecteur d'aujourd'hui, l'ouvrage revêt toutefois un attrait supplémentaire : on croit par moments y trouver la description même des causes et du déroulement de notre crise à nous. L'effet est si fort que l'on croit souvent avoir sous les yeux une de ces rétrospectives qui fleurissent en librairie, avec quelques nouveautés techniques en moins, mais beaucoup de style en plus. Galbraith n'a pas 25 ans de retard sur 1929, il en a 55 d'avance sur 2009. Jugez-en.
Tout commence donc aux États-Unis, en 1925-1926, par une combinaison d’avidité et de paresse physique qui stimule la spéculation - notamment immobilière, et notamment en Floride, où, avec l'aide d'un ou deux ouragans, la bulle finit par exploser. Ceci provoque une onde de choc qui se transmet aux marchés boursiers, eux-mêmes entraînés dans une volatilité et une surévaluation croissante par les désordres monétaires (dollar et livre sterling). Une série de gourous émettent toutes sortes de prophéties plus aberrantes les unes que les autres (« il n'y a aucune raison de s'inquiéter ; la marée haute de la prospérité n'est pas près de se retirer » - Andrew Mellon, grand banquier, en septembre 1929). Les autorités monétaires ne voient rien venir, et continuent d’émettre des commentaires totalement sibyllins. L'émergence d'une nouvelle technologie, la télévision, enflamme les cœurs et les cours.
Toutefois certains spécialistes commencent à se préoccuper des problèmes comptables et de valorisation que posent les incompréhensibles instruments financiers qui viennent d'être inventés (les Investment trusts) ; mais les banques d'affaires - Goldman Sachs en tête – continuent à encourager le petit peuple à s'endetter jusqu'à la garde pour acheter des actions : les conflits d'intérêt font rage ! Pourtant le professeur Irving Fisher acquiesce à nouveau sans réserves : « le marché paraît avoir atteint ce qui semble être un haut niveau permanent » - octobre 1929. Il faut dire que la frénésie financière s'est emparée de tous et de toutes, et même de la culture ; « tant que ça marche, la spéculation boursière est quand même la façon la plus agréable de gagner de l'argent » observe Galbraith, qui connaît bien la nature humaine.
Et puis ça explose. Il semble que ce soit la faillite d'un certain Clarence Hatry qui ait mis le feu aux poudres, mais c'est sans importance : « Par définition, un boom spéculatif, n'importe quoi peut le crever ». Le marché boursier s'effondre. Les banquiers tentent en vain de faire front commun - un « support organisé du marché » - pour enrayer la débâcle (et protéger leurs positions). On assiste à une avalanche de déclarations fallacieuses ou mensongères, mais souvent sincères, car on est encore en plein déni. Puis la peur devient panique. Un ouvrier qui apparaît sur le toit du Stock Exchange pour réparer une fuite est pris pour un candidat au suicide : les boursiers y voient le début d'une épidémie, et perdent toute mesure (en fait, il y eut très peu de suicides, mais spectaculaires - notamment celui de ces deux financiers qui ont sauté du toit du Ritz en se tenant par la main, car ils avaient un compte joint).
Mais derrière la crise financière apparaît la silhouette d'un monstre encore pire : la dépression économique - que bien sûr personne n'avait vu venir. Elle frappe d'abord aux États-Unis, et dans l'industrie automobile. Première victime : General Motors, toujours elle !
Que s'est-il passé alors ? Le parallèle 1929/2009 devient pour nous intéressant : comme nous sommes à peu près parvenus au même stade, peut-être pouvons-nous entrapercevoir à notre tour ce que nous réserve le futur immédiat.
Eh bien, si tel est le cas, ce n'est guère encourageant. D'abord, dès que les vapeurs de la grande crise ont commencé à se dissiper, une quantité de fraudes sont apparues au grand jour - notamment celle d’Ivar Kreuger, qui pourtant avait encore fait la couverture du numéro d'octobre 29 du Times. Puis les autorités ont tenté de remettre les Investment Trusts (les Hedge Funds de l'époque) sous contrôle - en vain ; et aussi de limiter les ventes à découvert (short-selling) - en vain, là encore ; on a multiplié également les réunions de concertation - en vain, bien sûr ; enfin le président Hoover a pris le taureau par les cornes : il a réduit les impôts tout en augmentant les dépenses - en vain, sauf pour ce qui est de sa popularité, qui, elle, a monté en flèche.
Puis le marché boursier s'est graduellement déconnecté du monde économique réel : tandis que ce dernier s'enfonçait plus avant, la bourse a repris peu à peu du poil de la bête, après quelques faux départs. Mais le monde de la finance, durement étrillé par les événements, s'est livré à un effort d'introspection : doit-on faire confiance à Wall Street ? Peut-on croire aux prédictions des gourous ? Peut-on laisser les banques commerciales et les banques d'affaires ensemble ? Le système pousse-au-crime de rémunération des banquiers est-il moral ? La réponse à toutes ces questions est, sans hésitation : non !
Roosevelt a certes procédé à un grand changement structurel : la dissociation des banques d'affaires des banques commerciales. Mais pour l'essentiel, chacun s'en est rapidement retourné à ses habitudes. Goldman Sachs - qui avait eu très chaud aux plumes - a vite reconquis son statut et sa superbe. Les gourous sont remontés sur leur piédestal - Evening Fisher en tête. Un banquier indélicat, Charles Mitchell, qui s'était goinfré de stock-options qu'il avait revendues - à sa femme - en utilisant de « l'information privilégiée » (la totale !) a subi les foudres de la justice, mais sans grand dommage. Quelques têtes isolées ont été coupées. Puis les puissances régulatrices ont rapidement perdu de leur enthousiasme, et repris leur sommeil séculaire. La seule chose qui ait perduré, empiré même, c'est la dépression économique. Les économistes, dont Galbraith, se sont beaucoup interrogés sur ce problème, sans grand succès. Le déclenchement de la Seconde Guerre mondiale a rendu tout cela caduque.
Galbraith s'est aussi brièvement demandé si les événements passés qu'il avait décrits avaient une valeur prédictive quelconque. Réponse en deux temps : un, « le malheur guette très spécifiquement et personnellement ceux qui croient que le futur peut leur être révélé » ; deux, « la récurrence d'une orgie spéculative est loin d'être impossible ». En 1955 ! Encore mieux : « La capacité financière et la perspicacité politique sont, aujourd'hui comme hier, inversement corrélées » commente Galbraith, sans illusions. Il en conclut que les autorités politiques et financières préféreront systématiquement l'inaction, au risque que la crise suivante soit pire encore. « C'est là que réside, au moins à parts égales avec le communisme, la grande menace contre le capitalisme. C'est ce qui conduit les gens qui savent que les choses vont complètement de travers à proclamer que, fondamentalement, tout va bien ». En d'autres termes, pour reprendre la formule de Talleyrand, les financiers face aux après-crises sont comme les Bourbons après la révolution : « rien appris - rien oublié ».
(1) The Great Crash 1929, John Kenneth Galbraith, Mariner Books 1997 (publication initiale : 1954). Traduit en français par Henri Le Gallo, Payot.
Pour aller plus loin :
Lire une critique du livre parue dans The Atlantic en 1987
Lire une critique récente du New York Times
Lire une critique parue en 2008 dans The Independent
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