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Mardi 05 juin 2012

Numéro 33

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Barbares ou civilisés

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Les propos tenus pendant une campagne électorale ont pour but, non de chercher la vérité, mais de contribuer à la conquête du pouvoir. Il en allait ainsi de la déclaration de l’ancien ministre français de l’Intérieur : « Pour nous, toutes les civilisations ne se valent pas. » Si l’on se place dans la première perspective, celle de la vérité, les arguments convoqués par le ministre à l’appui de sa thèse sont irrecevables. Comment prendre au sérieux un politicien qui nous somme de choisir (comme si ce n’était déjà fait) entre défense et négation de l’humanité, liberté et tyrannie, amour et haine des autres ? En revanche, dans une perspective de combat pour le pouvoir, le propos n’est pas sans efficacité. Il permet de faire passer le débat public des thèmes sociaux et économiques, défavorables au gouvernement, aux sujets de morale collective, qui suscitent l’adhésion d’un grand nombre d’électeurs. Il flatte aussi la fibre égocentrique et ethnocentrique qui sommeille en chacun, en nous assurant que notre civilisation est la meilleure de toutes. Cet usage des mots et des concepts fait partie des armes éprouvées du populisme.

Pourtant, derrière ce propos sommaire, il y a une question réelle. Pour l’apercevoir, il faudrait se débarrasser du cadre opposant « nous » aux « autres », comme de l’idée qu’on pourrait évaluer les civilisations prises comme un tout. Les civilisations (ou les cultures) sont intrinsèquement incohérentes, elles changent constamment, les inscrire dans une hiérarchie immuable n’a aucun sens. « La ligne de partage entre le bien et le mal ne sépare ni les États ni les classes ni les partis, mais elle traverse le cœur de chaque homme et de toute humanité », écrivait Soljenitsyne (1) – et, ajoutera-t-on, de chaque culture. Pour autant, doit-on renoncer à tout jugement de valeur sur un fait de culture sous prétexte qu’elle n’est pas la nôtre ? Fuyant l’ethnocentrisme des racistes ou des colonialistes, de nombreux militants comme certains anthropologues ou historiens professionnels considèrent en effet que de tels jugements sont à bannir.

L’on s’accorde sans hésiter pour garder un cadre universel en ce qui concerne la science : les lois de la physique ne divergent pas d’un pays à l’autre. Les produits de la technologie ne relèvent pas du vrai et du faux, pourtant eux aussi recueillent facilement le consensus, pour peu qu’on sache quel est l’objectif visé. Une hache de fer est incontestablement supérieure à une hache de pierre – si le critère choisi est de couper le plus de bois dans le moins de temps. Une voiture est objectivement plus solide, ou plus rapide, ou plus confortable, qu’une autre. Un peuple pratiquant l’écriture peut se livrer à des opérations mentales inaccessibles aux peuples sans écriture. Aucune langue n’est en elle-même supérieure aux autres, mais l’une peut être plus riche que l’autre par rapport à tel besoin spécifique.

Et en morale ? Barbarie et civilisation sont des catégories d’origine particulière, mais dont l’application est potentiellement universelle. Toutefois, être civilisé ne signifie pas qu’on ait fait des études supérieures, c’est plutôt qu’on sache reconnaître la pleine humanité des autres, même s’ils sont différents de nous. Sont barbares, non ceux qui manquent de bonnes manières ou de bonnes lectures, mais ceux qui nient la pleine humanité des autres. Les sociétés esclavagistes et les régimes totalitaires, qui institutionnalisent l’inégalité entre les hommes, méritent d’être condamnés sous tous les cieux.

On n’est pas obligé de passer de l’ethnocentrisme – « je vaux mieux que les autres » – au nihilisme du « tout se vaut ». Ne voir la paille que dans l’œil d’autrui est le signe qu’il y en a au moins une dans le vôtre. À moins que ce ne soit une poutre.

 

Tzvetan Todorov
 

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Notes

1| L’Archipel du Goulag, Seuil, 1975.

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