Casse-tête chinois
J'ai passé l'autre jour un peu de temps dans un des principaux temples de Canton, celui qui porte le nom formidable de « Temple de la Brillante Piété filiale ». Je ne savais où poser mes yeux, tant le spectacle était... spectaculaire. Le temple lui-même : un enchevêtrement, de tuiles vernissées, de poutres peintes en rouge, un ensemble tourmenté, biscornu, hérissé de monstres et de dragons ; le tout fort pimpant, car ces monuments asiatiques tout de bois sont éternellement reconstruits à l'identique (ça rappelle la hache d'Abraham Lincoln : il en avait changé trois fois le manche et deux fois la tête, mais c'était toujours la même hache !). Le clergé : des jeunes gens curieusement vêtus vendant énergiquement des accessoires du culte, mais aussi des cartes de divination, du thé, et des colifichets touristiques. Le public : une multitude de jeunes, tout à fait dans le coup, avec iPod et baskets.
Ce qui conférait à la scène un éclairage particulier, c'était le contraste entre ces formes ancestrales de piété et la modernité qui assaillait le vénérable temple de toutes parts ; entre le tintement des clochettes ou le bourdonnement des prières, et tous les bruits de construction qui retentissaient alentour, le fond sonore permanent de l'immense chantier qu'est devenu Canton ; entre la jeunesse des fidèles, leur nombre en ce jour de semaine, leur allure branchée, et l'ancienneté des rites qu'il pratiquaient, claquant des mains pour attirer l'attention des dieux, ou agitant des poignées de bâtons d'encens pour que la fumée dirige sur eux les regards divins aussi sûrement qu’un rayon laser guidant un missile vers sa cible.
Pourtant il n'y a qu'un esprit occidental pour s'offusquer de ce mélange des styles, des époques et des genres, un esprit rationnel et laïc, adepte de fermes clivages entre profane et sacré, commerce et piété, politique et religion. En Asie, en Chine surtout, tout est entremêlé : le bouddhisme, le confucianisme, le taoïsme ; le politique et le divin ; l'infiniment grand et l'infiniment petit ; l'ici-bas et l'au-delà ; les intérêts du corps et ceux de l'esprit ; ceux de l'individu et ceux de la société. Là où l'Occident dissèque et cloisonne, la Chine amalgame sans complexes, et se garde d'introduire la moindre solution de continuité entre tous les éléments, matériels ou spirituels ; une « pensée corrélative » qui relie entre eux tous les éléments dont se constitue l'univers infini. Ainsi, les cieux ne sont pas régentés par une puissance unique et dictatoriale, garante d'une théologie et d'une morale infrangible, mais par une « bureaucratie céleste », complexe et accommodante, qui n'est que la continuation immatérielle de celle d'en bas.
Comment donc s'étonner que les deux civilisations, celle de l'Ouest et celle de l'Est, bâties sur des prémisses si différentes, divergent aussi profondément dans les façons de voir, de se comporter, de s'aimer, ou de faire du business. L'étonnant, c'est que l'on s'étonne encore.
Dans l'univers chinois où tout n'est que transformation continuelle, mutation, pragmatisme, les plus déconcertés sont probablement les businessmen. Ils disposent pourtant de quelques guides, par exemple La Pratique de la Chine d'André Chieng et de François Julien (Grasset), qui détaille fort utilement les interactions entre les systèmes de pensée et la conduite des affaires. Les hommes d’affaires français, nourris de cartésianisme et de droit romain, se trouvent désemparés dans un système « où les choses s'opposent l'un l'autre et se complètent l’une l’autre » comme disait Mao Tsé Toung (lui-même en voie de divinisation). Comment par exemple ne pas sympathiser avec celui qui s'est entendu répondre par son partenaire chinois : « Nous vivons dans un monde où tout change tous les jours, pourquoi voulez-vous que notre contrat soit la seule chose qui ne change pas ? ».
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