Déferlement probable du numérique dans le monde des lettres ?
Le Livre
76
par Félix Bruzzone
Editorial Tamarisco
Vous souvenez-vous des disquaires ? Il y en avait un derrière mon lycée. Un gros bonhomme, un peu sombre mais très aimable, dans une petite boutique. Il aimait donner des conseils ; il avait plein de lubies - c'était un passionné de musique gitane, il exécrait les Beatles, etc. Chez lui, on ne trouvait jamais le disque que l'on voulait, mais l'on ressortait toujours avec quelque chose. Dans les années 90, il est devenu de plus en plus sombre : les cassettes, les CD, les baladeurs, les grandes surfaces, les iPod… Les nouveaux lycéens écoutaient de plus en plus de musique, certains quasiment toute la journée, mais n'achetaient presque jamais plus de disques. Le disquaire a résisté jusqu'au bout. Mais devant l'assaut du téléchargement gratuit, il a plié bagage, et sa boutique est devenue une librairie.
Le libraire est aussi un gros bonhomme - moins aimable, avec des lubies aussi ; et lui non plus n'a jamais le livre que je veux. J'ai fait des efforts, je lui ai souvent passé des commandes. Mais j'ai graduellement basculé sur Amazon. Quand je passe devant sa boutique, je me sens coupable. Je trouve qu'il a d'ailleurs l'air de plus en plus sombre…
Il n'y a plus guère de petits disquaires à Paris. Il ne reste qu'une poignée de gros paquebots, admirablement situés, et quelques boutiques ultraspécialisées. Aux États-Unis, même l'emblématique Tower Records a fait faillite - pour aussitôt renaître Online. Les libraires par contre - surtout les grands paquebots - se portent on ne peut mieux, du moins pour l'instant.
Pourtant tout ce qui est « numérisable » - sons, images, textes bien sûr - devrait en principe suivre le chemin du disque vinyl, et disparaître des coins de rue pour resurgir sur l'écran de notre ordinateur. L'édition figure tout en haut de la liste des secteurs «napsterisables», c'est-à-dire susceptibles d'être complètement chamboulés par le déferlement du numérique, comme Napster et la musique téléchargeable gratuitement ont mis sens dessus dessous l'économie musicale. Le livre lui-même pourrait subsister plus ou moins à l'identique dans son principe, et peut-être même dans sa forme, tout en se retrouvant transporté sur un nouveau support électronique et assorti de fonctionnalités aussi multiples que variées : le son, l'image, l'interactivité (avec l'auteur ou avec d'autres lecteurs), que sais-je encore...
À terme, toute la filière du livre, sa fabrication, sa diffusion, sa distribution, et tout le modèle économique qui sous-tend son existence, pourraient bien subir le sort de la consoeur musicale. Mais, inexplicablement, le livre traditionnel résiste encore vaillamment à la numérisation. Les assauts montés contre lui ont à ce jour échoué, en France du moins. Pourquoi la numérisation se heurte-t-elle ici à de telles réticences ?
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