Dur dur Wikipédia
Le Livre
« L'encyclopédie en ligne Wikipédia envisage de durcir les règles de publication de ses articles en ligne après la diffusion sur son site la semaine dernière de fausses informations rapportant la mort de deux sénateurs américains. Le changement de la procédure de validation, proposé par le fondateur de Wikipédia, l'Américain Jimmy Wales, a été approuvé par 60% des participants à un sondage en ligne. Les utilisateurs disposent toutefois d'un délai pour fournir des contre-propositions avant une deuxième consultation dans deux semaines. Si la modification est approuvée, les articles écrits par les nouveaux utilisateurs ou utilisateurs anonymes devront être validés par des utilisateurs expérimentés avant d'être mis en ligne. » (AFP 27/01/09)
Le durcissement des règles de censure de Wikipédia est un jalon supplémentaire sur la route qui conduit, dans l’environnement numérique, à redéfinir le statut des médias. L’affaire est plus subtile qu’il n’y paraît.
La numérisation permet la commutation par paquets des informations sur les systèmes de télécommunications. Les mêmes réseaux supportent ainsi la communication de personne à personne et la diffusion médiatique d’information vers des publics anonymes. Or, jamais avant Internet un outil de communication de personne à personne n’avait été simultanément un média. La poste, le télégraphe, le téléphone se sont toujours clairement distingués, tant par l’infrastructure que par la réglementation, de la presse, de l’édition, de la radio ou de la télévision.
Le déploiement d’Internet qui combine les deux fonctions — communication et média — a fait surgir une confusion entre ces deux modes essentiels de circulation de l’information. En effet, alors que la communication de point à point laisse à chaque partie, nommément identifiée, le soin d’évaluer le rapport au vrai de ce qui s’échange, la diffusion médiatique suppose une identification publique du « Qui parle » et des protocoles de censure. Ce point est gommé par l’apparition des blogs et des protocoles d’édition collaborative dont la propagande des télécoms a laissé croire qu’ils pourraient se substituer à l’édition traditionnelle. Les avatars de Wikipédia montrent qu’il y a des effets externes de désinformation à laisser les collaborateurs s’exprimer sans censure.
De là des tentatives de recréer des formes de censure, compatibles avec le modèle collaboratif. La publication de la version allemande du site par Bertelsmann est une première étape : elle s’accompagnera forcément de censure éditoriale. Le durcissement des règles de censure sur le site lui-même est une seconde étape. Attendons la suite…
Commentaires
-
La question est en effet passablement plus complexe et subtile que ne le rapporte la dépêche AFP du 27 janvier dernier. Pour ceux qui n'ont pas peur de la langue anglaise, tout le débat se passe à l'adresse suivante : http://en.wikipedia.org/wiki/User_talk :Jimbo_Wales# Why_I_am_asking_Flagged_Revisions_to_be_turned_on_now À noter que Wikipedia explore des situations socio-techniques entièrement inédites qui ne tombent pas forcément sous les rubriques traditionnelles de censure. Quel mot conviendrait en effet pour décrire une « censure » pratiquée par toute la collectivité concernée, une auto-censure en somme, et en toute transparence, avec possibilité de surcroît de renverser les décisions ? Utiliser le mot censure dans ce contexte paraît bien trop court. Cela rappelle plus le fonctionnement d'une loi qui, elle aussi, contraint, mais émane d'un pouvoir relevant de la volonté populaire, plutôt qu'une censure. Par ailleurs, placer dans le même fil la question soulevée par la dépêche de l'AFP et l'idée de Bertelsmann d'imprimer un certain instantané du Wikipedia de langue allemande me paraît curieux. les deux situations, parce que placées dans des conditons de production et de dissémination radicalement différentes, ne me semblent pas commensurables. Le rapprochement semble dire que l'on n'échappe jamais au principe éditorial qui s’est éléaboré en marge de l'imprimé, puis répandu au-delà. C'est précisément là l'enjeu : Wikipedia nous invite à penser ce processus autrement, différemment, et même radicalement différemment. Il ne s'agit pas de créer des censures compatibles avec un modèle collaboratif; il s'agit de créer un modèle collaboratif de grande échelle qui s'auto-organise bien au-delà de tout concept de censure pour atteindre celui de gouvernance. Au total, on voit au moins que Wikipedia interpelle et interpelle encore, ce qui constitue une partie importante de sa valeur. À suivre...
-
La discussion me semble intéressante. Au plan économique, le propre de la diffusion médiatique d’information est d’engendrer des effets sociétaux — aussi appelés effets externes ou externalités — de deux signes : - positifs dès lors qu’il s’agit de connaissances, d’expériences ou de faits sociaux amplifiant les moyens de coordination de la société, - négatifs dès lors qu’elle pollue des informations utiles ou menace des principes de cohésion sociale Les règles de propriété intellectuelle (copyright, droit d’auteur) visent à inciter à produire, traiter et diffuser de l’information utile. Les effets négatifs sont traités par des règles de censure. Ces règles peuvent être fixées et appliquées de manière arbitraire par l’Etat. Mais aussi, de manière plus subtile, car gouvernée par l’économie, par des acteurs privés — des éditeurs, des gatekeepers, des portiers — engageant leur réputation, leur marque, dans l’utilité de l’information émise. Ainsi nous dit-on, en éditant Wikipédia, Bertelsmann 1) sélectionnerait les articles selon un critère d’audience (donc d’utilité apparente), 2) en corrigerait l’orthographe, Toutes choses qui altèrent la version originale du site mais qui, si elles n’étaient pas faites, entacheraient la réputation éditoriale de Bertelsmann. Qu’on l’appelle censure, modération, filtrage, sélection, la contention des effets externes négatifs de la “désinformation” est une tâche incontournable de l’édition. Dans son ouvrage sur la Censure Royale Française au Siècle des Lumières (Odile Jacob, 2007), Raymond Birn montre que, de Fontenelle à Malesherbes, les censeurs français ont favorisé la publication des Encyclopédistes. Cette étape a très certainement permis, après la Révolution, la privatisation — les économistes disent l’internalisation — de la censure par l’industrie de l’édition. La question ouverte par Wikipédia est de savoir comment la censure s’accommode du modèle coopératif et gratuit du portail web. Il faut s’attendre ici à des innovations éditoriales, mais aussi, c’est hautement probable, à des méthodes déjà vues.
-
Identifiez vous pour pouvoir laisser un commentaire. Saisissez vos identifiants dans l'espace abonné ou inscrivez-vous en un clic









Olivier Bomsel est économiste, spécialiste de l'économie des réseaux et des médias. Professeur et chercheur à Mines ParisTech (Ecole des mines de Paris), il est notamment l'auteur de Gratuit ! Du déploiement de l'économie numérique, (Folio, Gallimard, 2007). Son dernier ouvrage L'économie immatérielle. Industries et marchés d'expériences est sorti en février 2010 chez Gallimard.Olivier Bomsel tient sur le site de Books le blog Qui parle ? consacré à la façon dont les médias écrits s’adressent au public. 



















Tout à fait d'accord avec vous sur les ajustements qui se font progressivement entre communication et media, écriture collaborative et présentation d'un produit. Sauf que, même si les médias ont beaucoup parlé de cette histoire de pré-validation des articles de Wikipédia, il y a un certain nombre d'approximations dans ces papiers qui travestissent le sens de ce qui se passe actuellement : - d'une part ces discussions se passent sur la version anglophone de Wikipédia, cela n'impacte pas pour l'instant la version francophone - d'autre part Jimmy Wales a une position « historique » sur Wikipédia qui lui donne une position plus visible, mais il n'a aucun pouvoir éditorial. Que ce soit lui ou qui que ce soit d'autres qui parlent, ça ne change rien. Il n'imposera rien et si les choses se font, elles se feront par une prise de décision collective, comme d'habitude. - ensuite la discussion porte sur un certain nombre d'articles sensibles (biographies de personnalités etc.) et non pas sur l'ensemble des articles. Sur la version francophone de Wikipédia, les discussions ayant eu lieu à la suite de cela ont plutôt mis en évidence une certaine réticence des contributeurs réguliers à la mise en place d'un tel système, essentiellement pour des raisons pratiques : risque de délai trop long avant la validation, risques juridiques flous pour la personne qui valide, travail de veille et de correction déjà performant grâce à l'action humaine et à celle de robots anti-vandalisme etc. En ce qui concerne l'édition allemande par Berstelmann, elle est faite sur des critères de consultation des articles. Tous les articles ne seront pas publiés, mais une sélection parmi les plus consultés, ce qui est assez différent et ne me paraît pas comporter d'action de censure autre que le choix des articles et la correction orthographique.