Est-ce qu'Internet pourrait sauver la presse ?
Oui, Internet a sérieusement bousculé la presse papier. Pour preuve, cet événement vécu comme hautement symbolique aux États-Unis le Christian Science Monitor, un journal américain plus que centenaire et formidablement respecté a décidé en novembre dernier d'abandonner le papier pour le numérique.
Car, comme dans tous les bons romans policiers, le suspect évident est rarement le coupable - ou du moins le seul coupable.
En France, où la situation de la presse papier n'est guère brillante (un éditeur suisse a publiquement parlé à propos de certains fleurons nationaux « d'acharnement thérapeutique »), on discerne facilement d'autres causes, bien franco-françaises : un système de distribution extrêmement coûteux et peu efficace, des syndicats d'un autre siècle, et des coûts de fabrication monstrueux. Tout cela a été répertorié dans le rapport de l'institut Montaigne (1), qui résume le problème : « Les entreprises de presse française sont pénalisées par des lourdeurs industrielles que leurs confrères étrangers ne connaissent pas ». Que c'est élégamment dit !
Et puis, on ne peut évidemment passer sous silence la question du « contenu » lui-même. Les éditeurs de journaux ont mis beaucoup de temps à comprendre que leurs lecteurs - surtout les jeunes, qui ne conçoivent même pas qu'Internet ait pu un jour ne pas exister - n'étaient guère intéressés par l'information en tant que telle, à laquelle ils ont un accès continu... et gratuit. Les éditeurs ont aussi mis du temps à comprendre que le mode de lecture - donc d'écriture journalistique - avait radicalement changé : en gros, fini les longs articles de spécialistes au ton sentencieux – place aux analyses courtes et percutantes de généralistes à la plume concise et alerte. Longtemps, on a prétendu séparer drastiquement les « rédactions numériques » des « rédactions papier ». Et les rédactions numériques faisaient un peu figure de parent pauvre - comme le remarque une commentatrice de ce blog : «bien souvent les versions numériques des grands journaux du type Le Monde ou Libération sont d'une bien piètre qualité : travail hâtif, fautes d'orthographe etc. ».
Mais cette fiction du découplage des rédactions est en train d'exploser : voyez le Guardian en Angleterre, le New York Times aux États-Unis, le Handelsblad aux Pays-Bas, et tant d'autres qui ont compacté leurs équipes en une seule machine de guerre multimédia. Même Le Monde est en train d'y passer !
Et il n'est pas sûr que le lecteur y perde, bien au contraire.
Le « journalisme électronique », aussi appelé « journalisme citoyen » ne souffre d'aucun des handicaps majeurs de la presse traditionnelle : il est peu coûteux, donc libre d’allégeances financières, donc libre tout court ; fluide et parfois clandestin, il peut prendre tous les risques; grâce aux téléphones portables, il a des yeux et des oreilles bénévoles partout... Aux États-Unis, combien de scandales récents - de l'affaire Lewinsky aux propos racistes de tel ou tel sénateur - ont surgi grâce au Web. Sur celui-ci, on trouve désormais les informations et les enquêtes fouillées que la presse traditionnelle, dans son état présent de décrépitude financière, a de plus en plus de difficultés à fournir.
Voyez la France, où, sans remonter jusqu'à Balzac et ses portraits de plumitifs cyniques et véreux, la presse a toujours eu un problème de crédibilité. Le journalisme dit d'investigation, « la fierté de la presse », est en train d’y devenir l'apanage exclusif du Net. Toute une série de sites excellents - Rue 89, Bakchich.com, Médiapart, pour citer les plus fameux - ont repris numériquement le flambeau des grandes publications insolentes de jadis alors que celles-ci sont presque toutes désormais dans la main, ou sous la botte, du complexe militaro-industriel à la française.
(1) Comment sauver la presse quotidienne d'information ? - rapport août 2008
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