Et la presse, alors ?
Le Livre
En général, on se focalise sur le futur du livre papier. Et c'est vrai que c'est un objet mythique, presque parfait (même si l'écosystème au sein duquel il se développe est loin de l'être), chargé chez nous d'un affect particulièrement puissant.
Le livre, peut-être - mais le journal ? Là encore, passéisme. On disserte à l'envi des moyens de maintenir la presse papier en survie (« un acharnement thérapeutique, dans bien des cas » d'après le patron d'un groupe de médias helvétique), on glose par-ci par-là sur la question du « basculement numérique ». Mais si de plus en plus de titres sont en fait désormais amphibies, avec une double existence papier/numérique – comme Books - on ne peut pas dire que le débat passionne les foules. Au contraire de ce qui se passe de l'autre côté de la Manche ou de l'Atlantique.
J'ai la chance de participer aux déjeuners qu'organise mensuellement l'édition française d’un important magazine américain autour de figures de la politique américaine. J'ai été frappé de ce que presque tous, à un moment ou un autre de la discussion, ont spontanément mis sur le tapis la question de la presse et de son inéluctable évolution numérique. Que ce soit pour se lamenter, comme Donald Rumsfeld, que la liberté de manoeuvre des blogueurs agace prodigieusement. Ou pour déplorer au contraire, comme Bob Woodward, qu'ils n'aient pas encore pu prendre la main sur la presse papier, soumise à des contraintes de plus en plus lourdes. «Aujourd'hui, ce serait impensable pour un journal de conduire une investigation comme je l'ai fait pour l'affaire Watergate », a-t-il confessé. « Sur le net, oui, peut-être. Ou alors en écrivant un livre ».
Je me souviens particulièrement des propos d'Al Gore : pour lui, c'est l'écrit en général qui est carrément en voie de disparition, supplanté par le retour en force de l'image. Or, dit-il, la démocratie « c’est une conversation » qui ne peut fonctionner sans un support d'échange, un média. Il faut donc d'urgence repositionner la circulation d'idées du papier à l'écran, du textuel au pictural. Ce qu'il a lui-même fait - avec un grand succès financier ! - en créant Current TV, un média « citoyen » de diffusion de vidéos politiques et sociétales.
À l'autre extrême du spectre politique américain, le rival malheureux de McCain pour la candidature républicaine aux dernières élections, Mike Huckabee, tient un discours curieusement voisin. « La presse papier est en voie d'extinction » dit-il. Il faut « changer les tuyaux parce qu'Internet les a fait exploser ». Mais, attention ! Les informations circulent désormais de façon anarchique, sans être passées au crible d'un comité de rédaction, quel qu'il soit. Les a priori des uns et des autres, leur crédibilité, leur exactitude ne sont plus garantis par la réputation d'un titre. Il faut donc que chaque lecteur devienne désormais son propre rédacteur en chef.
La question outre-Atlantique n'est plus de savoir s'il vaut mieux lire son journal sur papier, sur un écran d'ordinateur ou sur un ebook. D'ailleurs, l'arrivée prochaine de supports souples de grand format - peut-être même en couleur - va trancher définitivement le débat. Et, oui, il faudra trouver autre chose pour allumer un feu ou pour recueillir les gouttes de café crème au comptoir. La question - comme pour le livre électronique - devient : comment faire pour s'y retrouver, si tout un chacun peut être au choix lecteur ou auteur, spectateur ou journaliste ? Éric Fottorino quant à lui a tranché : « Ce qui compte, c'est la marque ». C'est-à-dire que le lecteur est content d'avoir une information labellisée Le Monde, et peu importe par quel canal. Il faut ordonner, clarifier, interpréter l'afflux d'informations qui surgit de toutes parts. C'est bien, dans son domaine, l'ambition de Books.
Commentaires
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« Ce qui compte, c'est la marque » dit Éric Fottorino ? Certes. Le souci, c'est que bien souvent les versions numériques des grands journaux du type du Monde ou de Libération sont d'une bien piètre qualité. Fautes d'orthographe, travail qui paraît hâtif, focalisation sur des sujets « bankable », pas ou peu de modération des commentaires (non pas que je sois pour la modération des commentaires, mais il serait bon parfois que le journaliste revienne voir ce qui se dit à propos de son article pour éventuellement recadrer les choses). Bref, pour ma part il y a encore beaucoup de travail à faire sur la qualité des journaux en ligne. Mais c'est clairement une bonne alternative à la baisse des journaux papiers.