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Lundi 03 Mai 2010

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Google is not evil !

L'affaire Google-Livres est une des plus embrouillées qui soit. Mais elle mérite que l'on tente d'y voir plus clair, car c'est en fait  de l'avenir de la  culture qu’il s’agit – et incidemment de  la future place de notre culture française. Un débat essentiel, donc, qui mérite mieux que les affrontements manichéens – Google d'un côté, en vampire électronique à la solde de l'expansionnisme yankee, face à l’intelligentsia franco-française en plein syndrome Astérix. Mais comment démêler cet écheveau d'empoignades et d'imbroglios ?


Bruno Racine y parvient dans un élégant petit ouvrage, Google et le nouveau monde (Plon). Et qui mieux que lui pouvait le faire ? Notre homme est en plein sur la ligne de front : comme patron de la BNF, c’est lui qui a passé avec Google un contrat pour la numérisation du fonds national qui a suscité des cris d'horreur – notamment ceux de son prédécesseur,  M. Jeanneney – et manqué lui coûter son prestigieux poste. Bruno Racine est aussi un bel esprit, ancré dans la culture classique comme dans la contemporaine, qui a dirigé à la fois la villa Médicis et le centre Beaubourg. C'est enfin un auteur prolixe et subtil, qui connaît bien les problèmes de l'écrivain d'aujourd'hui.


La numérisation des bibliothèques est une évolution formidable, comparable au déferlement du livre imprimé, il y a cinq siècles. Et comme avec la découverte de Gutenberg, il y a des avantages, dont il faut se réjouir, et des risques, qu'il faut contrôler. Notamment celui du choix des données numériques à expédier dans le cyberespace. C'est ici qu'intervient Google. Le géant américain a formé le projet de numériser pratiquement TOUT le contenu des grandes bibliothèques mondiales, et de mettre à notre portée un rêve ancestral, celui d'une bibliothèque universelle et unique. 


Pourquoi ce beau projet hérisse-il tant le poil de la cohorte des anti-Google ? 


Pour certains, l'entreprise US est un prédateur qui ne fera qu'une bouchée de notre vieille culture. Mais c'est oublier que les immenses bibliothèques américaines ayant passé accord avec Google ont déjà fourni à l'ogre les centaines de milliers de textes européens qu'elles avaient dans leurs rayons ; et sur les 2 millions d'ouvrages déjà « googlisés », plus de la moitié ne sont pas en anglais. 


Pour d’autres,  l'immense bibliothèque virtuelle n’offrira qu'un amoncellement de  documents en vrac, accumulés sans ordre et sans logique. Faux, là encore : à tout prendre, l'amas de savoir électronique est plus facile à compulser que le stock des bibliothèques éparpillées à travers le monde. Et nous disposons pour ce faire d'excellents outils : les moteurs de recherche, et notamment Google lui-même, que 90% des Français utilisent ! On peut discerner chez ces « anti-numérisation » comme des relents d'élitisme ; n'est-ce pas plutôt la perte de leur privilège d'accès aux salles de lecture et aux merveilles du savoir qu'ils sont en train de déplorer ?


Il y a enfin les nostalgiques du livre papier qui voient dans ce projet la mort de leur objet fétiche : mais savent-ils que les nouveaux outils d’ « édition à la demande »(POD) permettent  désormais de restituer presque tous les textes sous forme de livres, si on le souhaite, à un coût de plus en plus attrayant ? 


Officiellement pourtant, la cohorte des « anti » a choisi de livrer bataille sur le terrain juridico- économique, où ses arguments sont, dans un premier temps du moins, plus recevables. En particulier celui de la rémunération des ayants droits, notamment pour les « livres orphelins », cette masse de livres encore dans les limbes, entre le domaine public et le domaine privé. Bruno Racine semble insinuer que tout ceci constitue un combat d'arrière-garde, voire une manœuvre de retardement. Le problème a déjà été à peu près réglé aux États-Unis, où les éditeurs ne sont pas des philanthropes ; il le sera aussi en France, tôt ou tard.


En fait, on ne pourra pas échapper à la numérisation massive des bibliothèques. D'ailleurs, même en Europe, le mouvement a été amorcé de longue date, y compris par le prédécesseur (et pourfendeur) de Bruno Racine, M. Jeanneney. Et les tentatives se sont déjà multipliées : certaines avec un succès mitigé, comme Europeana (un projet paneuropéen, donc bizarrement conformé), ou d'autres plus réussies, comme Gallica (un projet franco-français, mieux venu mais de portée limitée). À tout prendre, Google n'est certainement pas le plus mauvais partenaire. Ce serait peut-être même le meilleur, à condition que soient bien définies et bien respectées les règles du jeu qu'esquisse Bruno Racine.

Commentaires
  • Bonjour, Il est dommage que vous n'évoquiez pas dans votre article les risques liés au monopole de Google en ce qui concerne la numérisation des livres. Je pense que si ce "beau projet hérisse tant le poil de la cohorte des anti-Google", c'est avant tout parce que Google est une entreprise à but lucratif, et pas nécessairement un défenseur désintéressé de la culture. Il est indispensable de veiller à ce que des choses aussi précieuses que la culture ne soient pas entre les mains d'une seule entreprise. Nous avons pu en faire l'expérience avec Amazon, qui peut supprimer à distance les livres numériques achetés par les utilisateurs, le livre numérique est plus fragile qu'un livre papier et se prête tout particulièrement au contrôle et à la censure. Dès lors, j'estime qu'il est normal de la part de ces "élites" d'essayer de s'opposer à une numérisation de ce type, car elle est abusive, notamment en ce qui concerne les droits d'auteur, mais surtout dangereuse, d'une part pour les causes évoquées plus haut et, d'autre part en raison de la nature même du support numérique, qui s'altère vite et devient de moins en moins lisible. Serveurs, disques durs et Compact Discs ne sont pas infaillibles (nous pouvons le constater tout les jours), aussi il vaut mieux être prudents avant de "graver" notre patrimoine sur un support pratique, certes, mais moins fiable qu'il semble l'être. Je voudrais donc vous suggérer de ne pas faire l'amalgame entre les "anti-google" et les "anti-numérisation". A l'instar de Wikipédia, un outil qui peut faciliter l'accès à la culture et à l'information est bien évidemment bénéfique. Cependant, même Wikipédia peut servir a des fins discutables (http://www.booksmag.fr/opinions/w/l-industrie-pharmaceutique-cible-wikipedia.html). Votre article est donc trop simpliste. Les arguments principaux des "anti-google" et "anti-numérisation" ne sont pas, comme vous le dites, le conservatisme, l'amour quasi fétichiste du livre papier ou les difficultés de recherche dans une bibliothèque virtuelle, qui ne sont que des problèmes mineurs. Bien sur, ceux qui vivent de l'impression et de la vente des livres voient la numérisation d'un mauvais œil, mais le vrai problème n'est pas là. Le problème, c'est de savoir ou nous plaçons notre patrimoine, problème qui mérite une entière réflexion de notre part et pas une bienveillance aveugle ou un refus conservateur.

    Rédigé par : Eliot BERRIOT le 10/05/2010

  • Vous avez raison de dire qu'il ne faut pas faire l'amalgame automatique entre les « anti-Google » et les « anti-numérisation ». Mais c'est précisément ce que font ces derniers, quelles que soient leurs raisons, en focalisant leur mécontentement sur Google, et sur l'accord que la BNF a passé avec cette société. Il y a certes un risque indéniable à confier toute la numérisation de notre patrimoine à un seul opérateur, privé et qui plus est étranger, capable de défaillance technique, politique ou financière (mais ne sommes-nous pas en train de redécouvrir que c'est aussi le cas des États ?) Pourtant c'est un mauvais procès à faire à Google, dont le seul tort en la matière est d'avoir pris tout le monde de vitesse, en agissant un peu à la hussarde, ou plutôt à la cow-boy. N'oublions pas que c'est une société californienne, héritière d'une culture de pionniers et de chercheurs d'or, où les premiers arrivés sont ceux qui peuvent rafler les meilleurs «claims». En l'occurrence, la vitesse, voire la précipitation, ont malgré tout quelques avantages. Le « patrimoine» français peut se définir aussi d'une façon immatérielle : comme l'extension même de la culture française à travers les nations ou désormais sur le Web. Or de ce point de vue-là, nous sommes en train de prendre un retard considérable, peut-être même irrattrapable. Le français n'est désormais plus que la huitième langue Internet, avec une « part de marché » 10 fois inférieure à celle de l'anglais. Et pour ce qui est du patrimoine lui-même, la situation est encore bien pire. Prenons le cas des textes clés de la littérature française - par exemple Les Illusions Perdues de Balzac, un ouvrage essentiel en ces temps d'interrogation sur le futur de la presse et de l'édition. Essayez de vous en procurer une version électronique gratuite : eh bien, jusqu'il y a peu, il fallait passer par des sites anglo-saxons, et bien souvent c'est la traduction anglaise qui était seule disponible ! (Aujourd'hui on trouve le livre sur Gallica, mais en version PDF seulement). Autre exemple : quel spécialiste du XVIIIe ne se réjouirait de pouvoir consulter en ligne des dizaines de milliers de lettres, de manuscrits, et de textes divers de tous les beaux esprits du siècle des lumières, avec une banque de données de presque 100 000 sources ? Rêve impossible ? Non, si l'on passe par le site spécialisé de la Bodleian Library d'Oxford (1). Si l'on postule - et ce n'est guère hasardeux ! - que dorénavant l'essentiel des recherches, des lectures et de la transmission de savoir s'opéreront sur le net, les cultures qui en seront absentes passeront rapidement au second plan. Google nous permet, dans des conditions certes encore chaotiques, de rattraper un peu de notre retard et de préserver la place des textes français, donc de notre patrimoine, dans les rayons de la bibliothèque électronique universelle. On devrait leur dire merci !

    Rédigé par : Jean-Louis de Montesquiou le 17/05/2010

  • J'ai peur de ne pas comprendre ce que vous évoquez en parlant de "retard" culturel et de "retard" linguistique. Si notre langue est la 8e d'internet, n'est ce pas dû au fait que nous ne représentons quune fraction de de la population mondiale, a l'inverse de la Chine, de lInde, des pays anglophones.... Dès lors, devons nous espérer "imposer" notre culture et notre langue sur internet? Y-à t'il un classement des cultures, ou il faut gagner des points? Doit-on participer a ce colonialisme d'un genre nouveau? C'est avoir une piètre image de la culture des autres que de vouloir leur imposer la notre... Au final, je crois que nous aurons, culturellement parlant, la place qui nous doit nous revenir, celle d'un état peu peuplé et de petite taille. Quant a cette pseudo course mondiale de la culture, je crois qu'elle est inventée de toute pièce. Une culture est elle moins légitime si elle n'est pas dans le "top 10" de l'intraweb? Ces méthodes de Cow-boy -bien que je préfère dire de truand- nous mèneront la ou elle mènent habituellement, qu'on parle de politique, d'économie ou de culture, c'est a dire dans la galère. Comme d'habitude, les citoyens devront réparer les erreurs de ceux qui prennent des décisions sans les consulter. Sauf que l'on parle ici de culture, et pas simplement d'un renflouement des banques. Que fera t'on lorsque le Cow-Boy aura la main-mise sur ce que l'on a produit de plus important depuis des siècles? Et il faudrait laisser faire ça simplement parce que Google a la privilège de la rapidité? Ça ressemble un peu trop à toutes ces réformes et ces textes de loi qu'on nous pond sans fin depuis quelques années, rien n'est finalisé, planifié, on s'agite dans tout les coins, pour donner l'illusion du mouvement sans jamais rien créer d'efficace sur le long terme. Le pire, c'est que de l'époque de Galilée à la notre, rien n'a changé: ceux qui évoquent des risques ou proposent d'autres solutions sont traités de conservateurs et d'immobilistes, un peu comme les premiers militants écologistes des années 70, on les à passablement humiliés, traités d'ennemis du progrès, et aujourd'hui, l'écologie est le grand mot à la mode. Bref, je trouve passablement irresponsable de laisser créer un tel monopole, et de le défendre, simplement pour que Balzac soit accessible en français l'année prochaine et pas dans 5 ans, au nom d'une course au progrès éphémère instable, pour rattraper un retard qui n'en est pas un. En ce qui concerne le monopole, la prise de pouvoir de Google se vérifie déjà. Prenons l'exemple de la bibliothèque de Lyon, qui a passé un contrat de numérisation avec Google. Les 500.000 ouvrages numérisés seront mis en ligne par Google, c'est stipulé dans le contrat. C'est Google qui s'occupera de la maintenance du serveur, et qui disposera des fichiers. Je pense qu'on peut s'interroger sur les risques d'un tel arrangement. Georges Orwell doit bien rire de s'être vu littéralement effacé des serveurs, et je crois que l'on devrait en tirer leçon: évitons de nous retrouver sous les ordres de Big Brother. Je sais que le spectre de Big Brother est souvent agité, parfois a tort, mais c'est bien de cela qu'il s'agit: un groupe va s'approprier notre culture, et nous n'exerçons aucun moyen de contrôle.

    Rédigé par : Eliot BERRIOT le 26/05/2010

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L'auteur de l'article

Jean-Louis de Montesquiou

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Jean Louis de Montesquiou, 59 ans, est consultant et ancien dirigeant de banque et de magazine. C’est aussi un voyageur et lecteur enthousiaste. Son blog lui permet de faire partager son intérêt pour les situations, les informations, les technologies, ou les lectures qui révèlent des aspects insolites de notre monde et de son évolution.

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