Internet et démocratie : un cas africain
À mon tour de présenter un contrepoint au contrepoint, en regardant non plus vers l'Asie mais vers l'Afrique. Car voilà l'occasion d’évoquer le projet relativement peu connu en France de Mo Ibrahim, un businessman soudano- anglais, qui a consacré sa fortune à la lutte contre ce qui est à ses yeux le fléau numéro un de l'Afrique : la mal gouvernance, c'est-à-dire la corruption et les mauvais comportements politiques des dirigeants. Et pour ce faire, Mo Ibrahim s'est emparé d'outils presque nouveaux en Afrique : l'Internet et l'opinion publique.
Notre homme a fait fortune en lançant la première compagnie de téléphonie mobile en Afrique, Celtel (aujourd'hui Zaïn). Mais pas question, pour cet ancien marxiste, de garder son argent pour lui seul. Dans la lignée des grands philanthropes anglo-saxons, il a décidé de réinjecter sa fortune dans la société, et de façon active, en s'impliquant personnellement dans la gestion du projet qui lui paraisse le plus utile. Or par son succès dans la téléphonie, il a été aux premières loges pour constater l'incroyable impact de cette technologie « saute-mouton », qui a permis à plusieurs pays en voie de développement (PVD) de passer directement du télégraphe au téléphone mobile, avec des effets spectaculaires sur l'économie (1). Aujourd'hui, Mo Ibrahim regarde du même œil les potentialités africaines d'Internet - mais cette fois-ci, en privilégiant l'aspect social et politique : ce que le portable a fait pour l'économie africaine, Internet pourrait-il le faire pour la démocratie ?
Il a donc créé une fondation qui remet chaque année un prix substantiel (5 millions de dollars plus 200 000 $ par an à vie) aux chefs d'État africains qui quittent démocratiquement le pouvoir, sans s'être remplis les poches, après avoir amélioré le sort général de leurs concitoyens. Ce prix a été décerné deux fois déjà, aux anciens présidents du Mozambique et du Botswana. Mais il n'a pu être octroyé en 2009 : des trois pressentis – les ex dirigeants du Nigéria, du Ghana, et d'Afrique du Sud – aucun ne s'est révélé à la hauteur des exigences du comité. Le message est clair (imaginez le même comportement de la part d'un grand jury littéraire !) ; mais les délibérations du comité sont secrètes et leur décision non motivée.
Aucun secret en revanche dans l'établissement de l'index Mo Ibrahim de la gouvernance africaine (IIAG). Cet index classifie la plupart des 53 pays d'Afrique d'après leurs performances dans les domaines suivants : sécurité et Etat de droit ; démocratie et droits de l'homme ; développement économique durable ; développement humain (santé et éducation). C'est un classement très méticuleux, basé sur plus de 80 critères, qui s’alimente à de centaines de sources. C'est l'île Maurice qui vient régulièrement en tête, tandis que l'on retrouve dans le peloton de queue, sans surprise, le Zimbabwe, le Soudan, et la République Démocratique du Congo.
Et Internet dans tout cela ? D'abord certaines des données collectées – concernant notamment la corruption ou les abus policiers – sont recueillies sur le Web. Mais surtout, chacun des citoyens d'Afrique, pour peu qu'il ait un téléphone mobile ou un cybercafé dans son voisinage, peut se renseigner en direct (car l'Afrique est un continent où l'accès au Web n'est pas contrôlé, sauf en Égypte) sur le positionnement de son pays et sur les performances comparées de son gouvernement. Cela permet de faire tomber bien des écailles de bien des yeux, et de donner quelques impulsions salutaires ici ou là.
On retrouve d’ailleurs le web dans les critères même de l’index : Mo Ibrahim a fait de la pénétration Internet une des mesures phares du développement économique d’un pays. Il sait bien que celle-ci est un facteur de progrès encore plus important que le téléphone mobile. Il sait aussi que le développement économique et la démocratie marchent toujours la main dans la main, même si l’on n’a toujours pas pu décider lequel des deux entraînait l'autre.
(1) Les PVD tiennent plus du tiers des 3,3 milliards de portables au monde ; on a pu déterminer qu'une pénétration du portable de 10 % provoquait une augmentation du PNB de 8 %.
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