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Lundi 29 novembre 2010

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Karachigate : le carnaval du off

Les passes d’armes entre la presse écrite et l’Elysée rappellent les moments épiques du siècle des Lumières quand les libelles, les rumeurs et les chansons menaçaient, au delà de la réputation des personnages de cour, la légitimation sacrée de la monarchie. Si on a parfois oublié les détails, chacun sait comment tout cela a fini… Pourtant, la nature des relations entre pouvoir et médias est une question subtile, moins simple à juger qu’il n’y paraît.
 
Il y a d’abord eu un blogueur qui, ayant acheté le nom de domaine Karachigate.fr, a créé un lien vers le site de l’Elysée suggérant, de façon implicite, l’implication de la présidence dans l’attentat de 2002, devenu affaire d’Etat. Par argument d’autorité, l’Elysée a jugé la pratique abusive, menacé le blogueur de représailles judiciaires et obtenu la dissolution du lien. Dommage : un procès sur cette question — le caractère contrefaisant ou diffamatoire d’un lien html — eût été fort éclairant. Au bout du compte, qu’est-ce qu’un lien hypertexte signifie : dénigrement, insinuation, diffamation ?
 
Second épisode : excédé par le Karachigate, le Président profite d’un off, autrement dit d’une règle de communication par laquelle la confidence d’une source doit demeurer anonyme, pour livrer sa vision de l’affaire aux journalistes. Sa rhétorique est claire: en distillant la suspicion, la presse inverse en permanence la charge de la preuve et contraint le pouvoir à dénier des accusations infondées. A l’appui de sa thèse, le Président dresse un parallèle entre la suspicion de corruption propagée par la presse et les rumeurs de pédophilie telles qu’en a de façon calamiteuse charrié l’affaire d’Outreau. Dans son élan, il va jusqu’à prendre un journaliste à témoin en feignant de l’accuser de pédophilie. Jusque là, le message passe. Et puis, travers caractériel ou intuition géniale, il déborde : convaincu de l’effet de sa démonstration, il prend congé de ses hôtes en les traitant de pédophiles. Ceux-ci, trop heureux de ce dérapage, brisent la loi du silence, rendent l’incident public. Libération en fait sa une du 24 novembre et dresse le verbatim du off.
 
Le carnaval du off, sujet en or pour “qui parle”. Revoyons la séquence. Des Français meurent au Pakistan. Les familles demandent justice. L’enquête s’oriente vers des marchés d’armement. D’abord, l’Etat se tait en invoquant la règle du secret. La France de l’Ancien Régime était, on s’en souvient, bâtie sur le secret de la chose publique qu’on appelait alors arcana imperii. Du coup, la presse républicaine veut jouer pleinement son rôle et prêche le faux pour savoir le vrai. La suspicion s’installe. Le Président, habile, dévoile le procédé. C’est là que les choses se gâtent. Car au lieu de prendre directement l’opinion à témoin, le Président, usant d’une convention tacite, tance les journalistes. Et choisit une métaphore que les psychanalystes auront beau jeu de décrypter : si les journalistes sont des pédophiles, qui est l’enfant violé ? Pourtant, malgré la violence rhétorique, tant que le Président demeure dans le registre de la plaidoirie, les codes sont encore respectés. Mais voilà, il dérape et change subitement la métaphore en invective. La convention est brisée.
 
Comment savoir “qui parle” dans un tel brouhaha ? Les victimes de l’attentat accusent l’Etat de se taire, la presse s’engouffre aussitôt pour le faire parler, le Président, sûrement plus contraint qu’il ne veut le dire, dénonce le procédé et s’institue, par une mise en abîme du viol, en victime de la transgression médiatique. Difficile de dire qui, au final, sortira vainqueur de l’affaire. Mais, dans ce curieux vaudeville de la médiatisation des victimes, on entend l’Etat crier fièrement qu’il est muet et en faire, faute de mieux, le reproche à la presse. Laquelle ne livre rien d’autre que ce drôle de récit.

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L'auteur de l'article

Olivier Bomsel

obmedium.jpg Olivier Bomsel est économiste, spécialiste de l'économie des réseaux et des médias. Professeur et chercheur à Mines ParisTech (Ecole des mines de Paris), il est notamment l'auteur de Gratuit ! Du déploiement de l'économie numérique, (Folio, Gallimard, 2007). Son dernier ouvrage L'économie immatérielle. Industries et marchés d'expériences est sorti en février 2010 chez Gallimard.Olivier Bomsel tient sur le site de Books le blog Qui parle ? consacré à la façon dont les médias écrits s’adressent au public.

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