Lecture et e-book: ceci ne tuera pas cela
Mais pourquoi déplorer le remplacement d'un objet par un autre objet - la belle affaire ! Les adorateurs du livre oublient bien volontiers que Gutenberg a d'abord fait faillite avec sa splendide invention : c'est son banquier, Johann Fust, qui a raflé la mise. Et la « Galaxie Gutenberg » s'est ensuite déployée avec le succès que l'on sait.
L'avènement d'une nouvelle nouvelle technologie ne va pas tuer la lecture, ni même son support traditionnel. Tout au plus certains business models prendront-ils du plomb dans l'aile. Mais ils seront instantanément remplacés par d'autres, plus performants, en une élégante combinaison de la vision de McLuhan et de celle de Schumpeter.
La preuve : le télégraphe a-t-il tué les journaux ? Non, bien au contraire. C'est lui qui a permis au journalisme de prospérer en se transformant et en redéployant ses efforts. Le premier message transmis en morse entre Washington et Baltimore était certes une citation biblique ; mais le second était déjà beaucoup plus utilitaire : « Quelles sont les nouvelles ? ». Dans la foulée, les journalistes ont changé leur fusil d'épaule : ils ne se sont plus concentrés sur la collecte des informations, mais sur leur analyse et leur commentaire. Tant mieux.
Idem avec la télévision : elle n'a pas tué le cinéma naissant, qui lui-même n'avait pas tué la photo, qui elle-même n'avait pas tué la peinture. Chaque nouvelle technologie s'est développée dans sa niche propre. Notons que la télévision a tout de suite su choisir la sienne : la première image transmise par ce médium, c'était le signe $ !
Alors le livre ? Oui, on le feuillettera de moins en moins. Et on ne pourra peut-être pas lire dans son bain avec un appareil électronique ; encore que… Mais cessera-t-on pour autant de lire ou d'écrire ? Bien au contraire. L'Université de Californie vient de publier un nouveau rapport sur la diffusion de l'information aux États-Unis (1). Celui-ci révèle qu’un Américain « reçoit » en moyenne, par les yeux ou par les oreilles, plus de 100 000 mots par jour (pour mémoire : Guerre et Paix compte 460 000 mots).
C'est celui-ci, le vrai problème. Qu'importe en fait le médium - la question est de savoir comment trier, traiter, présenter toute cette masse d'informations, pour qu'elle soit convenablement appréciée et digérée. Les plumitifs ne travailleront plus avec une plume, certes, mais ils auront de plus en plus de travail.
(1) How much information ? University of California, Berkeley, 2008
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