Lecture stratégique
La tendance devrait se poursuivre, estiment avec enthousiasme deux autres chercheurs américains, Allen Renear et Carole Palmer. Dans un long article publié dans la prestigieuse revue Science, ils saluent les progrès de la « lecture stratégique » rendus possibles par la révolution numérique et Internet (1). « L’objectif est de se mouvoir rapidement dans la littérature scientifique en lisant le moins possible », écrivent-ils. Ils citent un article (scientifique) de collègues londoniens décrivant un père « légèrement irrité » de voir sa fille zapper d’une chaîne à l’autre en regardant la télévision : « il lui demande pourquoi elle ne parvient pas à se décider ; elle lui répond qu’elle ne cherche pas à se décider mais regarde toutes les chaînes pour recueillir l’information horizontalement et non verticalement ». Et les collègues anglais de conclure : « Nous voyons ce que le passage des sources traditionnelles aux sources électroniques signifie en termes de recherche d’information. Nous sommes tous occupés à rebondir et à picorer, le succès de Google en témoigne, avec sa merveilleuse faculté de renforcer et d’amplifier ces facultés de rebondir et de picorer... dans le passé, la recherche d’information était considérée comme le premier pas vers la création de connaissance. Maintenant... c’est un processus continu ».
L’avènement du « règne numérique » a rendu et va encore plus à l’avenir rendre la « lecture stratégique » beaucoup plus efficace, estiment Renear et Palmer. Pour sa part, Geoffrey Bilder, qui dirige une société spécialisée dans l’optimisation des liens électroniques entre les articles scientifiques, préfère appeler un chat un chat. Ce que Renear et Palmer nomment « poliment la lecture stratégique », écrit-il, est en réalité une stratégie d’ « évitement de la lecture ». De fait, à l’oral, tous ces chercheurs parlent entre eux de « reading avoidance » (action d’éviter de lire). « Dans la pratique, les chercheurs tentent d’éviter autant que possible de lire, a déclaré Allen Renear, préférant se reposer sur l’indexation, les citations et les recommandations de leurs pairs pour identifier ce qui est scientifiquement pertinent ».
La valeur d’une science se mesurant à son pouvoir de prédiction, il est dommage que Renear et Palmer ne se hasardent pas à publier de projections. Si la communauté scientifique est passée en dix ans de 47 à 30 minutes de temps moyen de lecture d’un article, où en sera-t-elle dans dix ans ? Et quel serait l’optimum ? Vingt minutes ? Cinq ?
(1) Science, 14 août 2009.
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