Les inégalités en Inde vues du terrain
J'ai donc éprouvé - et vécu quelques jours quelques jours dans un bidonville d'Ahmadabad, partageant la vie des époux Patan et de leurs cinq enfants (plus les innombrables voisins et l'interprète) dans un cubicule de 18 m², en parpaings couverts d'un toit de tôle, qui sert à la fois de chambre à coucher, de cuisine, et d'atelier. Dans cette famille musulmane de stricte obédience, la mère et ses deux filles aînées cousent des shalwars et des jeans à raison de 10 à 12 heures par jour pour environ cinq euros chacune, 365 jours par an - sauf quand le « contractor » qui leur fournit la matière première les prive de leur livraison quotidienne, pour mieux signifier sa domination.
Elles ne sortent jamais de leur abri, juste une fois par semaine pour aller à la mosquée, au coin de la rue, enveloppées de la tête aux pieds dans leur burqa. Les rares courses, quelques légumes achetés à crédit, ce sont les deux cadettes pas encore nubiles qui s'en chargent. Les hommes, eux, peuvent s'offrir de longues stations sur le « charpoy », l'omniprésent lit de sangles dressé en bordure de rue, où ils se laissent lentement asphyxier par la pire pollution citadine de tout le pays.
Du Dickens tropical ? Oui, et d'ailleurs Ahmedabad, la capitale du Gujarat, où Gandhi a démarré sa lutte politique indienne en assistant les ouvriers des filatures de coton, était surnommée « la Manchester orientale ». Mais du Dickens sur un certain fond de sérénité, d'harmonie familiale, et surtout de solidarité. Le « Chol », l'entrelacs de boyaux étroits réunissant une vingtaine de maisons, forme une sorte de famille étendue où l'on s'entraide pour rendre la misère plus facile à supporter. Les objets de la vie quotidienne y passent sans arrêt de main en main, notamment l'antique pompe électrique qui permet de constituer des réserves d'eau quand coule le robinet communautaire, avec de l'électricité repiquée chez le plus fortuné des voisins. Le Chol fonctionne aussi comme une sorte d'assurance mutuelle, ou encore de tontine, où chacun mobilise tour à tour sa microscopique épargne pour assister ceux qu'un coup du sort expose à une dépense imprévue.
Car pour contrer leur constante vulnérabilité, les gens qui survivent au « Bas de la Pyramide » font preuve d'une incroyable créativité financière- laquelle constitue la première révélation de cette expérience d'immersion. Les habitants des bidonvilles tissent des réseaux de minuscules obligations réciproques impliquant tous les membres de la famille, les voisins, les amis, et utilisent un bon nombre d'instruments financiers qui entremêlent l'épargne et le crédit d'une façon fort sophistiquée.
L'autre révélation, c'est que dans les « slums » la vie demeure malgré tout vivable, à force d'ingéniosité et de fortitude ; mais du coup, cette pauvreté vaillamment supportée devient une fatalité, une tragédie endémique. Si l'Inde, qui regorge de milliardaires, semble bien en passe de reprendre l'avantage économique sur l'Europe, 90 % de sa population est toujours confiné au secteur informel, celui de la misère ou du moins de la précarité. Et 600 millions d'Indiens vivent, comme la famille Patan, en-dessous de la « ligne officielle de pauvreté » (moins de 50€ par mois par famille).
Mes hôtes étaient eux-mêmes complètement illettrés, et leurs filles n'ont fréquenté l'école que quelques années. Elles seront mariées sitôt nubiles, lorsque l'argent de leur dot (400 €) aura pu être rassemblé. Elles retrouveront alors un nouvel enfermement, et c'est un autre cycle de misère qui s'enclenchera, inéluctablement.
Commentaires
-
Identifiez vous pour pouvoir laisser un commentaire. Saisissez vos identifiants dans l'espace abonné ou inscrivez-vous en un clic




























Une autre vision intéressante, celle de Gregory David Roberts dans Shantaram http://www.jesuisvenuetelire.fr