L'ordre moral chez les chimpanzés
J'ai déjà eu l'occasion ici de montrer combien les chimpanzés du lac Victoria nous ressemblaient dans leurs comportements exécrables : malice, ingratitude, mépris de l'environnement, cynisme politique, besoin de domination etc. Mais j'ai été un peu injuste, car on a pu démontrer que ces primates pouvaient aussi faire preuve d'une forme de moralité élémentaire. Or ceci est non seulement tout à leur honneur, mais apporte de surcroît une contribution définitive à un débat fondamental : celui qui depuis presque deux millénaires oppose les tenants de la morale naturelle, innée (Aristote, Saint-Thomas d'Aquin et Darwin, pour citer les têtes d'affiche) à tous ceux - Hobbes, Huxley, et Freud bien sûr - qui pensent que la société a été inventée pour nous permettre de juguler tant bien que mal nos instincts calamiteux.
Des spécialistes du comportement animal, France de Waal notamment(1), ont déjà prouvé que notre espèce n'a pas le monopole du langage, ni celui de l'art, de la guerre, du viol, ou du génocide. Mais elle n'a pas non plus celui de l'altruisme, de la compassion, ni même de la prohibition de l'inceste, le véritable b.a.-ba de la morale sociale.
Prenez les bonobos, dont les femelles passent pour être les plus actives sexuellement de toutes les mammifères, Spice Girls incluses. Ces sympathiques chimpanzés passent leur temps à copuler dans toutes les positions, et avec tous les partenaires de leur groupe, voire même tout seuls. Mais jamais entre mères et fils, et rarement entre frères et sœurs.
On ne s'interroge plus sur la finalité de cette exclusion - éviter la consanguinité, et donc conforter le progrès de l'espèce - mais plutôt sur son mécanisme. Il semble que l'évolution nous ait appris, à nous autres primates - TOUS les primates - à éviter de désirer ceux et celles avec qui nous avons été élevés. Que ce soit chez les bonobos de Frans de Waal ou chez les Bororos de Claude Lévi-Strauss, on habille cela avec des règles de répression ou d'incitation plus ou moins élaborées, mais bien identiques dans leur principe. Le dosage nature/culture peut certes varier, mais il paraît difficile de nier que la frontière sacramentelle entre l'animal et humain ait subi encore une nouvelle violation.
Évidemment, cette façon de voir ne plaît pas à tout le monde. Ni aux psychanalystes (si même les singes ont des inhibitions sexuelles, pourquoi diable aller s'allonger sur un divan ?) Ni aux moralistes de tout poil : si c'est notre instinct qui nous dicte certaines de nos vertus, n’est-il pas vain, sinon ridicule, de les encourager et de les célébrer si bruyamment ? Comme dit le philosophe américain Michael Ghiselin : « Ecorchez un altruiste, vous ferez saigner un hypocrite ! ».
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