Parlons fric !
Le Livre
Dans les industries culturelles, traditionnellement, 80 % des ventes - et des profits - proviennent de 20 % des produits. Tout le système est organisé autour de la création et de l'exploitation de ces best-sellers, ces pépites. Mais pour les trouver, il faut ratisser large, très large : ainsi, sur 100 livres publiés mondialement, seulement 2 dépasseront les 5000 ventes, tandis que l'énorme majorité restera bien en dessous de 100 ! Donc, pour tirer le gros lot, il faut acheter le plus possible de billets de loterie : c'est ce qui explique le phénoménal arrosage des rayons de nos librairies chaque automne.
Le journaliste américain Chris Anderson (1) a magistralement décrypté l'impact de l'économie du net sur ce modèle : colossal ! Car la numérisation attaque « les industries culturelles » par tous les côtés : au niveau de la production, dont les coûts chutent massivement, le prix de revient du produit numérique ne représentant qu'une fraction minuscule de celui de la fabrication d'un disque, d'un livre ou d'un film ; au niveau de la distribution, qui peut allègrement basculer on-line ; au niveau de la diffusion, où le marketing viral et autre techniques remplacent avantageusement les campagnes d'affichage.
Mais à y regarder de plus près, le tsunami en approche menace beaucoup plus que les comptes d'exploitation. Il pourrait pulvériser toutes les hiérarchies, tout les mandarinats, et remettre au centre du dispositif le grand oublié de l'histoire : l'obscur lecteur de base.
C'est exactement ce qui est en train de se passer dans le domaine de la diffusion musicale, dont on peut résumer le processus comme suit : d'abord, impitoyablement éliminer toutes les œuvres manifestement non-justiciables du Top 50. Puis abreuver les oreilles et les bacs à disques de produits bien normés, en croisant les doigts. Mais l'auditeur, malin, a pris l'habitude d'aller fouiner dans les recoins du net, pour y trouver ce lui veut vraiment écouter. Il en résulte une multiplication infinie des toutes petites ventes, et c'est cela qui désormais fait palpiter les comptes d’exploitation.
On pourrait donc assister à une nouvelle révolution copernicienne : l'éjection de l'éditeur, qui sélectionne en amont ce qui est digne d'être imprimé, et son remplacement par le lecteur, qui loin vers l'aval, fait savoir urbi et orbi si ce qui lui a vraiment plu.
(1) « La longue Traîne » (Village Mondial)
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Alors réjouissez-vous, toutes les activités tournant autour de la critique littéraire, de l'aide au lecteur perdu dans la jungle, bref du conseil, devraient progresser : éclatement de l'offre, baisse du "dirigisme" culturel, forcément le lecteur aura besoin de guides et d'aide pour s'y retrouver, sous peine d'être asphyxié par l'afflux incontrôlé / incontrôlable de livres. Il aura besoin que d'autres lui montrent le chemin, de façon très fine, vers les thèmes qu'il cherche. Je vois donc bien une forte progression de la critique littéraire, très éclatée par thèmes, un peu comme les agrégateurs de blogs qui sont gérés par centres d'intérêt : si j'aime la littérature russe, je m'abonne à un flux RSS de lecteurs ou de critiques ayant les mêmes goûts que moi, et qui vont faire ce premier travail de défrichage.