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Lundi 09 janvier 2012

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Portraits d’économistes

Le Livre

La grande quête
pursuit nasar

« Les hommes d’action qui se croient parfaitement affranchis des influences doctrinales sont d’ordinaire les esclaves de quelque économiste passé. » Les économistes citent volontiers avec satisfaction et fierté cette phrase célèbre de la Théorie générale de l’emploi, de l’intérêt et de la monnaie de John Maynard Keynes, qui atteste à leurs yeux la valeur de leur discipline et l’importance de leur métier, sans cependant toujours bien réaliser une de ses implications. Dira-t-on en effet d’un ingénieur qu’il est l’esclave des idées de Newton, ou d’un électronicien qu’il applique celles de Max Planck ? À l’évidence non, pour la bonne et simple raison que, si décisives qu’aient été les intuitions de ces savants, leurs contributions aux progrès de la physique sont à présent fondues dans un corps de connaissances anonymes et objectives qui font l’objet d’un consensus unanime.

Tel n’est pas le cas des idées des économistes, qui sont dans une mesure non négligeable l’expression des vues d’un individu, d’un groupe social ou d’une époque, et qui demeurent souvent, aujourd’hui encore, contradictoires entre elles. Pour le dire autrement, si l’économie politique est incontestablement un savoir, c’est un savoir qui reste lié à une certaine vision du monde et implique des jugements de valeur. Ainsi qu’en étaient très conscients quelques-uns des plus grands penseurs du domaine (pas tous, il est vrai), mais comme semblent l’avoir oublié beaucoup d’économistes contemporains, elle n’est pas une science à la manière de la chimie ou la biologie.

Cette caractéristique de l’économie aurait dû stimuler la curiosité au sujet de la personnalité de ses grands représentants. Curieusement, cela n’a pas tellement été le cas. Plusieurs économistes du passé et non des moindres (Keynes dans ses Essays in Biography, Milton Friedman, Paul Samuelson, pour n’en citer que quelques-uns), se sont intéressés aux idées de leurs prédécesseurs, et il existe des biographies de quelques grands noms de la discipline. Elles sont toutefois beaucoup moins abondantes que les vies de savants, d’artistes ou d’écrivains.

On trouve par contre de nombreuses histoires de la pensée économique, des plus populaires à l’attention du grand public et des étudiants, aux plus savantes destinées aux chercheurs, qui contiennent pour la plupart, en quantité variable, des informations sur la vie des auteurs considérés. Une des plus célèbres est l’ouvrage de Robert Heilbroner Les grands économistes, publié en 1953, qui a fait l’objet de sept éditions et a été vendu à plus de quatre millions d’exemplaires. Lorsqu’est paru, il y a quelques mois, le livre de Sylvia Nasar Grand Pursuit: The Story of Economic Genius, de nombreux commentateurs l’ont présenté comme un ouvrage du même style et rédigé dans le même esprit que celui d’Heilbroner, ce qui n’est vrai que dans une certaine mesure. Sylvia Nasar était déjà l’auteur, en 1998, d’Un cerveau d’exception, remarquable et émouvante biographie du mathématicien John Nash, prix Nobel d’économie pour ses travaux sur la théorie des jeux, qui a sombré dans la schizophrénie pour en émerger presque miraculeusement à la fin de sa vie (justement couvert d’éloges, le livre a fait l’objet d’une adaptation au cinéma avec Russel Crowe dans le rôle de John Nash, qui prend pas mal de libertés avec la vérité historique). Avec Grand Pursuit, elle a explicitement voulu faire plus et autre chose qu’une simple histoire des idées économiques. S’il se présente, en pratique, comme une suite de vignettes centrées sur quelques individus d’exception, l’ouvrage, dans l’esprit de son auteur, répondait à une intention d’ensemble : raconter une histoire (« a story » plutôt que « the history », pour utiliser une distinction lexicale inexistante en français). On ne peut pas affirmer qu’il y parvienne de manière parfaitement convaincante. S’il est extrêmement bien écrit et se lit avec plaisir, Grand Pursuit est en effet un livre qui soulève des questions d’un triple point de vue : le choix des auteurs pris pour objets, la manière dont ceux-ci sont traités, et l’idée qui sous-tend le récit de leur vie et de leurs travaux.

Quelques grands économistes

La plupart des exposés de l’histoire des idées économiques, celui d’Heilbroner, par exemple, mais aussi de Todd G. Buchholz, commencent par la présentation de l’œuvre de l’homme qu’on considère généralement comme le premier véritable économiste, l’écossais Adam Smith. Souvent, elle est précédée d’un bref résumé des idées, antérieures, des penseurs « mercantilistes » et « physiocrates », comme on en trouve dans l’ouvrage récent d’Agnar Sandmo Economics Evolving ou celui, plus ancien, de Paul Strathern, qui porte un sous-titre quasiment identique à celui du livre de Sylvia Nasar : A Brief History of Economic Genius. Parfois, l’auteur remonte même à la Renaissance, voire à l’Antiquité, comme le font Roger E. Backhouse dans The Penguin History of Economics ou Lionel Robbins dans ses célèbres cours de la London School of Economics.

Ignorant largement Adam Smith, évoquant rapidement Thomas Malthus et plus cursivement encore David Ricardo, Sylvia Nasar entame son histoire dans l’Angleterre victorienne de Dickens, celle dans laquelle est né puis a travaillé Alfred Marshall, auquel elle consacre de nombreuses pages au début de son livre. Elle passe toutefois complètement sous silence les travaux des « marginalistes » William Jevons, Carl Menger et Léon Walras, dont la théorie de l’utilité et de la formation des prix sont, autant que ceux de Marshall, à la base du courant néo-classique, et si elle traite généreusement du grand économiste américain Irving Fisher, dont les travaux sur la monnaie et les taux d’intérêts sont presque aussi importants que ceux de Keynes, elle ne dit pas un mot de Knut Wicksell et de ce qui deviendra l’école suédoise. Pour l’essentiel, après les chapitres de la première partie sur Karl Marx, Alfred Marshall et Irving Fisher, son récit se concentre sur les histoires enchevêtrées de quelques grands économistes de l’entre-deux guerres et de l’immédiat après-guerre, qui sont aussi les « suspects habituels » de ce genre d’exercice : Keynes, Joseph Schumpeter, Friedrich Hayek et Milton Friedman. Pour la période suivante, elle évoque sans s’attarder le rôle joué par Paul Samuelson dans la synthèse du néo-classicisme macro-économique à forte composante keynésienne qui a dominé la pensée et la politique économiques durant trente ans, en mentionnant à peine le nom de John Hicks, père du fameux modèle IS/LM qui y joue un rôle central.

La seule figure d’économiste contemporain qui apparaisse dans Grand Pursuit est celle de l’Indien Amartya Sen, prix Nobel pour sa contribution à l’économie du Welfare, notamment pour ses travaux sur la théorie du choix social et les indicateurs de développement. Pourquoi lui et pas ces autres prix Nobel que sont Joseph Stiglitz ou Paul Krugman ? Leur  contribution au savoir économique est au moins aussi importante, puisque les idées du premier sur les marchés à information asymétrique, et celles du second sur le commerce international, complètent et corrigent, respectivement, le modèle de concurrence parfaite et la théorie des avantages comparatifs de Ricardo. Et s’il fallait une figure familière du grand public, pourquoi pas celle de John Kenneth Galbraith, que Paul Samuelson présentait certes comme « le principal économiste américain pour les non-économistes », mais dont il reconnaissait aussi « qu’on on se souviendrait de lui et qu’on le lirait encore quand la plupart des prix Nobel seront enterrés dans des notes de bas de pages tout au fond de piles de livres poussiéreux dans les bibliothèques » ?

Le choix fait par Sylvia Nasar s’explique sans doute en partie par les raisons de « correction politique » qui l’ont déterminée à s’intéresser aussi à Béatrice Webb, qui n’était pas vraiment  une économiste mais une réformatrice sociale au sein de la Fabian Society, ainsi qu’à Joan Robinson, évoquée moins pour sa contribution au post-keynésianisme de Cambridge que pour ses égarements communistes. Plus profondément, il tient au fait que Sen, par ses travaux sur les famines, illustre particulièrement bien la thèse générale défendue, comme on le verra, par l’ouvrage.

Schumpeter, sujet de rêve pour les biographes

La manière singulière dont Sylvia Nasar aborde son sujet est ce qui fait, d’un côté l’originalité, le charme et l’intérêt de son livre, de l’autre ses limites. On cherchera en vain dans Grand Pursuit un exposé systématique et complet de la pensée économique des différents protagonistes. Dans des chapitres qui font souvent se croiser plusieurs d’entre eux, leurs idées sont expliquées au fil du récit, avec élégance et une très grande maîtrise (Sylvia Nasar connaît à l’évidence son affaire), mais de manière lacunaire et fréquemment très incomplète : dans certains cas, elles sont seulement esquissées. Tournant le dos à toute forme de présentation scolaire, Sylvia Nasar se concentre sur le portrait psychologique des économistes, les épisodes majeurs de leur vie publique et la description du milieu historique et géographique dans lequel ils évoluaient, sans d’ailleurs que la nature de l’influence exercée par le contexte sur leurs idées soit toujours éclaircie. Le biographe de Keynes Robert Skidelsky l’a déploré, et dans sa longue recension de l’ouvrage dans The New Republic, le prix Nobel d’économie Robert Solow invitait, pour compenser la faiblesse du livre de ce point de vue, à compléter sa lecture par celle de l’ouvrage d’Agnar Sandmo.

Les deux commentateurs soulignaient toutefois l’un et l’autre les évidentes qualités littéraires de l’ouvrage. De fait, Sylvia Nasar décrit ses héros avec beaucoup de finesse, de précision et de talent, ainsi par exemple l’autrichien Schumpeter : « Petit, mince et basané, avec un front inhabituellement haut et des yeux pénétrants, légèrement protubérants, son apparence exotique provoquait des commentaires narquois au sujet de ses origines “orientales” (lisez : “juives”). Il compensa ces inconvénients par l’excellence de son talent en matière d’équitation et d’escrime et sa vivacité d’esprit, et apprit à enterrer ses angoisses privées sous un air blasé, ironique et désabusé. » (Elle nous épargne la trop fameuse plaisanterie fanfaronne de Schumpeter au sujet de son ambition de devenir le plus formidable amant de Vienne, le meilleur cavalier d’Autriche et le plus grand économiste du monde, et de son échec en ce qui concerne les chevaux). On trouve par ailleurs dans Grand Pursuit des tableaux très vivants, colorés et évocateurs de Londres à l’époque victorienne et de Vienne à la Belle Époque, dans la composition desquels Sylvia Nasar met à profit sa culture littéraire et ses connaissances historiques, qu’illustre brillamment, par exemple, une saisissante évocation de l’enquête menée par le journaliste anglais Henry Mayhew dans les ateliers londoniens.

S’appuyant notamment, dans son chapitre sur Karl Marx, sur le petit livre d’Isaiah Berlin au  sujet du philosophe pour ses idées, et sur sa biographie par Francis Wheen pour les anecdotes, Nasar expédie en quelques pages un portrait peu engageant de l’auteur de Das Kapital, auquel on pourrait reprocher, comme Robert Skidelsky l’a fait à Francis Wheen, de manquer ce qu’il y avait malgré tout de grandeur chez un homme qui s’est beaucoup trompé. Un des personnages qui ressort avec le plus de force du livre est incontestablement Schumpeter, dont la vie haute en couleur, le caractère  pittoresque, le style flamboyant et les idées, très à la mode aujourd’hui, sur le rôle de « l’innovateur entrepreneur » et la « destruction créatrice », en font un sujet de rêve pour les biographes. De fait, les livres  sur Schumpeter, en particulier le plus récent et complet d’entre eux, par Thomas K. McCraw, se lisent, selon l’expression consacrée, comme des romans. Paradoxalement, on pourra trouver les chapitres de Grand Pursuit sur Keynes comparativement un peu décevants. Peut-être parce que la vie de Keynes, au moins aussi remplie de péripéties en tous genres, ainsi que ses profondes et puissantes idées, nous sont déjà familières grâce à de nombreuses études et biographies : le monumental ouvrage en trois volumes de Skidelsky, les livres de Michael Stewart et Peter Clarke, en français ceux de Gilles Dostaler et Bernard Maris, ainsi que celui d’Alain Minc, exemple réussi de biographie principalement basée sur la littérature secondaire.

Passant assez légèrement sur ce qui fait la nouveauté radicale de l’approche déployée dans la Théorie générale, s’attardant longuement sur la critique féroce, par Keynes, des clauses économiques du Traité de Versailles qui a mis fin à la Première Guerre mondiale, Sylvia Nasar ne dit pas grand-chose du rôle qu’il a joué à la conférence de Bretton Woods, qui a suivi la seconde – elle omet ainsi de mentionner les propositions qu’il avait faites pour l’architecture et le fonctionnement du système financier mondial, qui n’ont pas été retenues au profit des propositions américaines. Sur le caractère et les idées de Milton Friedman et de Friedrich Hayek, Grand Pursuit donne quelques aperçus dispersés qu’on complétera utilement par la lecture des beaux portraits intellectuels de ces deux économistes que livre Samuel Brittan dans son recueil d’articles Against The Flow, ainsi que la solide biographie du second par Alan Ebenstein. Dans l’ensemble, les pages qui en apprendront le plus au profane sont celles dans lesquelles Sylvia Nasar éclaire les deux figures, connues essentiellement des spécialistes, d’Alfred Marshall et d’Irving Fisher, dont elle met bien en évidence à la fois les qualités intellectuelles et humaines et les préoccupations sociales.  

« Mieux comprendre » n’est pas synonyme de « mieux maîtriser »

Reste la question de la finalité globale du projet. De son propre aveu, Sylvia Nasar a voulu raconter l’histoire de la sortie progressive de l’humanité de la misère grâce aux progrès de la science économique (c’est la « Grande quête » à laquelle fait référence le titre). Apparemment convaincue que l’économie s’est développée essentiellement dans ce but (présupposition qui peut laisser un peu sceptique), elle soutient que les idées des penseurs qu’elle met en scène ont transformé cette discipline en un véritable « instrument de maîtrise ». Peut-on raisonnablement le prétendre ?  Que les pays occidentaux, puis à leur suite de nombreux autres dans le monde, ont connu en quelques décennies un formidable développement matériel et technique est hors de doute, tout comme le fait qu’en dépit de nombreuse divergences et de la subsistance de profondes incertitudes, les idées économiques, « engins d’analyse » comme disait Marshall, ou « appareil de l’esprit » selon Keynes, nous permettent de mieux comprendre le fonctionnement de la société à cet égard.

Mais affirmer l’existence, entre ces deux évolutions concomitantes, d’une relation de cause à effet, de la seconde sur la première, est pour le moins présomptueux. Face à des phénomènes complexes, dépendant par des chemins longs et sinueux de nombreux facteurs en interaction, dont certains liés aux aspects les plus irrationnels du comportement humain, « mieux comprendre » n’est pas toujours synonyme de « mieux maîtriser », il s’en faut même de beaucoup. Aurait-on oublié cette vérité, la crise financière et économique des trois dernières années serait venue cruellement nous la rappeler, une crise curieusement à peine mentionnée par Sylvia Nasar, dont le récit s’achève en queue de poisson sur une note plutôt triomphante.

En vérité, ce qui manque à Grand Pursuit pour donner à l’histoire racontée une réelle unité et davantage de portée, c’est une perspective d’ensemble plus crédible, basée sur une appréhension profonde de ce qu’est l’économie. Une telle perspective, on la trouve par exemple  dans le petit ouvrage de Robert Skidelsky Keynes: The Return of The Master, qui contient à la fois un brillant exposé des idées de Keynes, une des meilleures analyses de la crise récente, mettant en évidence de quelle façon elle résulte d’une conception erronée de la nature de l’économie dans les deux sens de ce mot (economy, la réalité économique et economics, la science économique), ainsi qu’un plaidoyer pour ce que devrait redevenir l’économie comme discipline : plus et autre chose qu’une branche des mathématiques appliquées au service d’un objectif de croissance illimitée, un savoir humaniste organisé, conformément à l’intuition centrale de Keynes, autour de l’idée d’incertitude, et enraciné dans une vision plus large et plus sage de la finalité du développement et de la prospérité.

À défaut d’une telle réflexion, ainsi que d’un exposé suivi de l’histoire des idées économiques, les lecteurs de Grand Pursuit trouveront dans ce livre très agréable à lire une passionnante galerie de portraits de personnalités intéressantes, certaines hors du commun, un aperçu captivant de leur vie toujours riche et parfois tumultueuse, et un tableau joliment brossé du monde dans lequel elles ont vécu.

Michel André

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L'auteur de l'article

Michel André

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Philosophe de formation, né et vivant en Belgique, Michel André a travaillé sur les questions de politique de recherche et de culture scientifique au niveau international. Il a publié en 2008 Le Cinquantième Parallèle, Petits essais sur les choses de l’esprit (L’Harmattan).

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