Pourquoi des gens bien font le mal
Sommes-nous bons par nature, mais avilis par la société? Ou bien, est-ce exactement l'inverse ? Les philosophes, qui furent nombreux à s’attaquer au problème, ne se sont jamais mis d’accord. Cette question – pourtant centrale – reste insoluble. Du moins lorsqu’on la laisse aux mains des philosophes… Si on la soumet aux expériences subtiles et pragmatiques des psychologues comportementalistes, l'équivoque disparaît aussitôt.
Prenez le docteur Philip Zimbardo, un éminent professeur de psychologie de l'université de Stanford. Au début des années 1970, il a imaginé une expérience incroyablement complexe, méthodique, poussée – à l’américaine – jusqu'au fond du détail. Après avoir très soigneusement sélectionné 20 étudiants, il les a soumis à un scénario d'emprisonnement ultra réaliste : arrestations par la police (complice de l’expérience), confinement dans une parfaite imitation de prison au sous-sol de l'université, avec cellules et cachot ; visite des familles ; et même un véritable aumônier catholique. Les étudiants, tous libres de quitter l'expérience à tout moment, ont été divisés entre « gardes » et « prisonniers ». Zimbardo a ensuite rédigé un long compte rendu (1), presque heure par heure, de ces détentions fictives, et des transformations que la « situation » a pu entrainer sur la « disposition » naturelle des étudiants (tous, à l'origine du moins, de braves gars, middle-class, archi-normaux et gentiment libertaires).
Mamma mia ! Vous qui entrez dans cette lecture dantesque, abandonnez toute illusion. Au fil des heures – et à une vitesse proprement stupéfiante – tandis qu’on voit les « prisonniers » se dissoudre dans une soumission presque abjecte (après une pitoyable tentative de rébellion), les « gardes » pour leur part déploient des trésors de machiavélisme, de méchanceté, de cruauté même. Ils parviennent à réinventer en quelques jours des techniques d'humiliation et d'asservissement dignes (indignes, plutôt) des totalitarismes les plus aboutis. Notamment des rituels « de dégradation » fort élaborés, avec des humiliations sexuelles qui sont l’exact prélude de celles d’Abou Ghraïb, 32 ans plus tard. L'expérience SPE (Stanford Prison Experiment) dérape vite et devra être interrompue brutalement au bout de cinq jours. Les cobayes en demeureront, semble-t-il, durablement affectés.
Après avoir décrit minutieusement les lamentables effets de sa mise en scène, le bon docteur Zimbardo s'attache à les expliquer, et donc à analyser « l'impact potentiellement toxique des systèmes pervers et des situations extrêmes conduisant des personnes parfaitement normales à commettre des actes pathologiques contraires à leur nature ». Pour ce faire, puisant dans l’arsenal des expériences de psychologie comportementale qui se sont multipliées depuis 1971, il entreprend de préciser les déterminants de cette « plasticité de l’âme humaine », à l’origine des regrettables dérives. Premier d’entre eux : le pouvoir, dont tout détenteur cherche instinctivement à abuser.
Et, de fait, une autre fameuse expérience, celle du professeur Milgram, a démontré que d'innocents cobayes, conditionnés comme il faut, n'hésitaient guère à administrer d'effroyables décharges électriques à des victimes simulées, et même y mettaient un certain enthousiasme. Autres déterminants : l'anonymat et l'invisibilité, dont depuis Platon on connaît les effets. On a constaté que les enfants d'une école primaire américaine, selon qu'ils étaient ou non déguisés, manifestaient une attitude foncièrement différente à l'égard de congénères qu'on les avait incités à rudoyer.
L'obéissance est aussi un facteur souvent bien néfaste : dans une autre expérience, vingt-et-une infirmières sur vingt-deux ont accepté plus ou moins sans sourciller d'administrer à leurs patients, sur l'ordre d'un médecin-chef, une dose monstrueuse d'un médicament (un placebo, heureusement). Ou bien encore, on a pu démontrer, à partir d'une quarantaine d'accidents d'avions bien documentés, que dans 80 % des cas le copilote n'avait pas osé s'opposer à une initiative désastreuse du commandant de bord.
On peut ajouter le conformisme : dans une nouvelle enquête célèbre, le professeur Zimbardo a interrogé soixante-et-onze ex-tortionnaires de la dictature brésilienne ; il a découvert des individus parfaitement normaux (les sadiques et les exaltés avaient été exclus de leurs rangs, car peu efficaces), non repentis, et qui se déclaraient encore prêts à tout pour garantir la sécurité de leur pays contre « la menace révolutionnaire ».
Finissons par la passivité : d’innombrables études montrent combien d'honnêtes citoyens peuvent demeurer impassibles et détourner leurs yeux devant la simulation d'un meurtre ou d'un viol.
Est-ce à dire que la compassion, l'altruisme, l'héroïsme, et toutes les autres qualités dont l’homme s’enorgueillit n'existent guère à l'état de « disposition » naturelle, et ne seraient elles aussi que l'incertain produit des circonstances, des « situations » ? Peut-être, ou peut-être pas. Pour le savoir, il faudrait que Zimbardo et ses pairs s'attaquent à cette question, et nous concoctent, pour dissiper l'équivoque, encore d'autres expériences diaboliques.
(1) P.Zimbardo , The Lucifer Effect – Understanding How Good People Turn Evil, Random House
=> Sur le même sujet : lire « Sommes-nous tous des tortionnaires en puissance ? »
Commentaires
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rien ne prouve non plus dans cet article l'existence de la passivité, obéissance, conformisme, sadisme, goùt du pouvoir...à l'état de disposition naturelle. En effet, les expériences menées sont organisées dans un contexte "scientifique" qu'on ne peut pas qualifier de naturel mais de "fabriqué" pour la circonstance. Les résultats de l'expérience ne sont peut être que le produit certain des situations mises en oeuvre où quelques uns s'amusent à se faire peur sur la nature humaine. Finalement, quelles conclusions est-il raisonnable d'en tirer, j'avoue que je ne vois pas.