Quand la littérature s’en va à la télé
Le Livre
1968. Le long chemin de la démocratie
Essayiste et professeur de philosophie à l’université de Mexico (UNAM), Gilberto Guevara Niebla dirigeait le mouvement étudiant mexicain en 1968.
par Gilberto Guevara Niebla
Cal y arena
La semaine dernière, j’ai été invité à assister, dans les studios de
France 5 (dans le même immeuble que Canal +), sur le quai Javel André
Citroën, à l’émission littéraire, « La grande librairie ». Il y avait
là, autour du fringant François Busnel, quatre auteurs. Une sociologue
américaine qui publie une étude sur l’infidélité - et qui (du moins, à
l’oral) ne semblait pas devoir échapper aux stéréotypes nationaux ;
Jacques Chessex, le suisse calviniste qui a conduit, en évoquant son
dernier roman Un juif pour l’exemple (Grasset), un réquisitoire
(à rebours du stéréotype helvète) contre une Suisse violente ; Tanguy
Viel, un jeune homme sympathique qui aligne déjà derrière lui cinq
romans de belle facture et donne envie, lui aussi, de lire son Paris-Brest
(Minuit), petite gourmandise mi sucrée mi amère sur le roman familial ;
et puis, il y eut l’enthousiasmant John Berger ! Une tête de Beckett,
aux traits un peu plus lourds, mais avec le même regard d’oiseau. Un
corps de bûcheron, mais doté d’une subtilité de lettré chinois qui
aurait conservé un fort accent cockney. Derrière, dans les tribunes,
assis sur mon coussinet, je savourais les réponses denses de ce prince
laconique. Rien de convenu, ni de prévisible dans ses phrases. Il n’en
faisait pas. A chaque fois, il étonnait par ses aperçus. Sur la
fiction. « Comment cette idée de fiction vous est-elle venue à la tête
? », lance Busnel. Un temps. Une grimace sur ce visage d’homme de
quatre vingt ans, et la réponse : « La fiction n’est pas une idée qui
vient à la tête. La fiction ne vient pas par la tête. Ce n’est pas une
idée, c’est une écoute. On écoute la vie. La fiction vient à vous par
là ». Je résume mal, et en substance, la réponse, en sacrifiant tout ce
qui fait l’intérêt de la réponse : la présence d’un anglais qui parle
notre langue et qui « pense ailleurs », comme aurait dit Montaigne. Il
était invité pour parler de son roman, De A à X, un roman épistolaire (L’Olivier),
que j’ai eu une furieuse envie d’acheter à la sortie de l’émission
comme la réédition chez le même éditeur d’un livre de photos, déjà
ancien, Un métier idéal, qui chroniquait, en textes et en
images, la vie dans les années soixante d’un de ses amis, médecin de
campagne anglais, John Sassal. Du Balzac britannique – le médecin s’est
suicidé bien des années après l’enquête ! Je ne résiste pas au plaisir
de vous glisser la première phrase de cette enquête qui pourrait faire
réfléchir des générations d’élèves paysagistes : « Les paysages peuvent
être trompeurs. Un paysage semble parfois être moins un décor pour la
vie de ses habitants qu’un rideau derrière lequel se déroulent leurs
combats, leurs réussites, leurs malheurs… ». Le livre est court. Comme
ses réponses. Mais comme disait Platon, on aime les hommes concis «
dont les discours enferment moins de mots que de sens »…
J’ai assisté aussi à la même émission mais de l’autre coté de l’écran, assis dans mon confortable canapé et subjugué par la puissante et tendre personnalité de cet homme. Je voulais l’entendre après l’avoir lu. Et je me reconnais parfaitement dans votre manière si sensible et juste de commenter ses interventions. J’avais lu récemment en espagnol « Aqui nos vemos » publié en français sous le titre « D’ici là » par L’Olivier. Je transcris le commentaire de l’édition française : « D’ici là se fonde sur le pouvoir de l’imagination littéraire et le don d’ubiquité de l’écrivain : être à la fois ici et là-bas, parmi les vivants et les morts, dans le présent et dans le passé. En convoquant celles et ceux qui ont fait de lui l’homme et l’artiste engagé qu’il est, ce roman dessine en creux le portrait de son auteur. » John Berger est plus qu’un écrivain, plus qu’un artiste : c’est un vrai penseur qui nous oblige à réfléchir et a regarder le monde d’une autre manière.