Socrate, quel rétro !
Dès que l'on parle d'Internet et de la fin de la lecture - et beaucoup le font, ces jours-ci, à commencer par Books - on ressort les vaticinations de Socrate contre l'écriture et les dommages immenses que celle-ci causait à la jeunesse, donc à la Grèce, donc à la civilisation...
Ces idées paraissent saugrenues. Mais le respect qu'on doit à leur auteur contraint à les regarder de plus près.
Commençons d'abord par remarquer que si les propos que Socrate tenaient au Ve siècle avant J.-C. sont parvenus jusqu'à nous, c'est bien parce que Platon a pris la peine de les noter. Ce faux cul de Platon, qui travaillait vigoureusement du stylet, la tête baissée pendant que Socrate haranguait le malheureux Phèdre sur les méfaits de l'écriture…
Mais quelle mouche avait donc piqué notre philosophe favori ?
En gros, pour reprendre l'analyse de Maryanne Wolf dans Proust and the squid (1), Socrate formule contre l'écriture trois grosses critiques : les mots, une fois écrits, se figent et meurent, tandis que la parole est toujours forcément vivante ; la mémoire, devenue inutile, mourra et la civilisation avec elle ; et surtout le savoir acquis par la lecture n'est qu'un savoir de pacotille, superficiel, insuffisant, et potentiellement néfaste.
Ah ! Mais il faut mette les choses en perspective. D'abord, Socrate disait cela à une époque où le remarquable alphabet grec - le premier alphabet vraiment digne de ce nom - était en train de se généraliser dans le pays. Le monde de Socrate, celui de la transmission orale de la sagesse par le dialogue et l'interrogation, était en train de basculer sous ses yeux. Lui-même avait reçu de cette façon enseignement de la philosophe Diotime, et c'est de cette façon aussi qu'il l'avait transmis à Platon. Mais là, rupture : Platon passe à l'écrit, et Aristote, l'élève de Platon, n'utilisera plus que ce véhicule. Et d’ailleurs, beaucoup pensent que si Socrate était né cinquante ans plus tard, il aurait peut-être été beaucoup plus coulant sur le sujet.
En plus, Socrate n'était pas le seul grand esprit de l'antiquité à pourfendre l'écriture. Même si dans une quantité de mythes concernant l'apparition de celle-ci elle est généralement présentée comme un précieux cadeau des dieux, les religions de l'époque sont pourtant ambivalentes à son propos : l'utilisation de l'écriture et la conservation des textes sacrés est généralement réservée au clergé ou à la cour ; le bon peuple, lui, c'est par l'oral que lui parvient la doctrine préconisée. De la transcription des textes védiques à la diffusion de la Bible imprimée, on retrouve toujours le même débat : peut-on sans danger mettre les fondements de la doctrine entre vraiment toutes les mains ? Le Coran lui-même n’a été rédigé que longtemps après la mort de Mahomet, pour mettre de l'ordre dans des versions orales qui commençaient à diverger, et n'a été imprimé que presque 1000 ans plus tard.
Nous sommes, nous aussi, en train de voir une transition majeure s'opérer sous nos yeux - de l'écrit au digital, et peut-être plus généralement du mot à l'image. Et nos arguments pour vilipender le nouveau médium numérique au nom des risques qu’il fait courir à la sagesse et à la vertu paraîtront eux aussi, dans une vingtaine de siècles, quelque peu spécieux et rétrogrades …
(1) Harper Collins, 2009. Lire l'article que Books consacre à ce livre.
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l'écrit a-t-il supprimé le discours voire l'éloquence ? Le numérique supprimera-t-il le "papier" ? un bienfait pour nos arbres en péril ? !