WikiLeaks : l’apothéose de «Qui parle ?»
Quand j’ai choisi, il y a deux ans, d’appeler cette chronique « Qui parle ? », je savais que cette question était centrale dans l’économie des médias, qu’elle émergeait de façon toujours plus aiguë au fil de leur numérisation, qu’elle engageait des questions essentielles sur le statut de la parole publique, mais j’étais loin de me douter qu’elle fonctionnerait à ce point comme révélateur massif du protocole éditorial. Et pourtant…
L’opinion ne tarit plus de commentaires sur la reprise par une poignée de quotidiens patentés des informations distillées par WikiLeaks. Lesquels, au nom du vieux principe que news mean names, ne nous servent rien d’autre que du ragot réchauffé. On en vient même à lire à la une du site du Monde, au lendemain de la candidature de Ségolène Royal, une citation de Dominique Strauss-Kahn tirée d’une conversation diplomatique de 2006 et imputée à WikiLeaks, disant que son succès d’alors relevait de « l’hallucination collective » !! La presse moralisante qui défend le secret de ses sources se fait la receleuse compulsive du vol. Au point que le Wikileaks inside devient le must du commentaire politique ! Toujours plus picaresque, le fondateur du site est poursuivi pour un viol consenti, puis déclaré « en fuite », bientôt embastillé…
Car, comme de juste, les Etats commencent à s’en mêler. En enjoignant l’hôtelier de fermer l’accès au site, le gouvernement français revient sur le statut de l’hébergeur dont l’irresponsabilité avait été la clé de voûte du déploiement d’Internet. On savait qu’Internet n’était pas le paradis, ce n'est même plus le purgatoire… De beaux débats en perspective.
Le grand mérite de cette affaire est de remettre en scène la comédie de la publication. Là où s’intriguent, se combinent les notions de source, de fuite, de vol, de ragot et autres « on dit » qui, on l’avait presque oublié, forment la matière première du « qui parle » médiatique. Lequel est une convention explicite, une autorité sémantique dotée d'un nom, une institution. A travers le feuilleton désormais quotidien des règles de la communication, de nouvelles représentations de l’industrie des médias apparaissent. Plus vite encore que je ne m’y attendais, celles-ci nous éloignent de cette illusion naïve de la genèse d’Internet quand l’information coulant sur les réseaux était aussi naturelle, fertile et bénéfique que la boue des eaux du Gange…
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Olivier Bomsel est économiste, spécialiste de l'économie des réseaux et des médias. Professeur et chercheur à Mines ParisTech (Ecole des mines de Paris), il est notamment l'auteur de Gratuit ! Du déploiement de l'économie numérique, (Folio, Gallimard, 2007). Son dernier ouvrage L'économie immatérielle. Industries et marchés d'expériences est sorti en février 2010 chez Gallimard.Olivier Bomsel tient sur le site de Books le blog Qui parle ? consacré à la façon dont les médias écrits s’adressent au public. 


















