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Lundi 13 décembre 2010

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WikiLeaks (suite) : premiers effets du dévoilement…

Avec WikiLeaks, c’est Pentecôte tous les jours. Par la grâce de Julien Assange, si justement nommé, les langues de feu du Saint-Esprit se dressent sur les têtes des journalistes, subitement élevés à la dignité d’historiens. Cette opération, fût-elle du Saint-Esprit, passionne par la complexité des question­nements qu’elle croise.


Un Sumer numérique


Sur l’accélération du temps d’abord, puisque des dépêches, traditionnellement archivées pendant plus de cinquante ans, sont livrées au public quelques mois ou années après leur rédaction. Les énigmes politiques qui faisaient jadis l’objet de monographies savantes ou de romans historiques se trouvent quotidiennement dévoilées à longueur de colonnes. Le rythme est incessant. Des ascenseurs de la Françafrique aux arcanes russo-serbes, de l’Orient compliqué aux pataquès latino-américains, les réponses apparaissent avant même que les énigmes n’aient été posées. L’histoire, telle que nous la connaissions, perd le temps du questionnement. Il y a là un effet de découverte où, tout d’un coup, la mise au jour d’immenses vestiges — un Pompéi immatériel ou, eu égard au dévoilement des écritures, un Sumer numérique — questionne une civilisation. A ceci près que les ruines fument encore et que la civilisation est la nôtre. La découverte devient événement, elle fait elle-même histoire. De là l’effet médiatique — l’apothéose du « qui parle » — que nous évoquions précédemment. Pourtant, passé cet effet d’annonce, la découverte pose des questions de plus long terme.
 
D’abord sur la nature, la densité, la pertinence des documents divulgués et la façon dont la presse les exploite dans l’analyse des relations internationales. La situation intérieure de chaque pays est revue à l’aune de ce qu’en disent les diplomates américains : on y découvre, selon un dévoilement qui n’est pas sans rappeler Saint-Simon, des rapports d’allégeance, des alliances secrètes entre Etats ou entre dirigeants, des énigmes sur les jeux de pouvoir dans un Versailles à la fois actuel et mondial… La question ouverte est de savoir si cette mise au jour — cet effet, non pas de transparence, mais de dévoilement — peut édifier à terme une opinion mondiale capable d’influencer la conduite des affaires intérieures des Etats. Vu la complexité et la spécialisation de chaque dossier, c’est encore peu probable en l’état. Mais il est possible que les grands journaux d’opinion s’édifient ainsi des bases documentaires permettant de mieux exposer, en conjoncture, les grands dossiers internationaux.


Irruption de nouvelles sources


Autre sujet, le rapport du secret et du public dans la conduite des affaires d’Etat. Peut-on, dans la société numérique, prévenir les fuites massives de secrets ? N’y a-t-il pas là une forme moderne, inévitable, du dépit ou de la trahison des agents ? Dès lors, que vont devenir les échanges ? Ne va-t-on pas détruire immédiatement les sources pour éviter les fuites ? Va-t-on voir surgir des leurres ? De même que les militaires ont embarqué des reporters pour mieux contrôler les images, les services diplomatiques ne vont-ils pas noyer les journalistes d’informations douteuses pour les discréditer ?
 
Le marché de l’information source est en train d’évoluer. Les agences traditionnelles ont peu de marge de manœuvre, si ce n’est dans la certification des sources. Pour le reste, elles risquent de compromettre leurs sources officielles en relayant des informations dérobées. Mais WikiLeaks est en train de s’imposer. Mieux, deux de ses ex-membres, brouillés avec le fondateur, viennent d’annoncer leur intention de lancer leur propre plateforme baptisée OpenLeaks selon un modèle économique proche de l’agence de presse traditionnelle. Si ces agences alternatives se développent, c’est probablement toute la chaîne du  « qui parle » qui va se trouver modifiée, combinant en permanence l’information officielle, ses fausses confidences off, et des fuites, possiblement massives, à vérifier et à filtrer. Dans ce schéma, les grands quotidiens traitant de questions internationales vont se trouver investis de fonctions éditoriales renforcées.

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L'auteur de l'article

Olivier Bomsel

obmedium.jpg Olivier Bomsel est économiste, spécialiste de l'économie des réseaux et des médias. Professeur et chercheur à Mines ParisTech (Ecole des mines de Paris), il est notamment l'auteur de Gratuit ! Du déploiement de l'économie numérique, (Folio, Gallimard, 2007). Son dernier ouvrage L'économie immatérielle. Industries et marchés d'expériences est sorti en février 2010 chez Gallimard.Olivier Bomsel tient sur le site de Books le blog Qui parle ? consacré à la façon dont les médias écrits s’adressent au public.

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