Bombay, librairie à ciel ouvert
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Bombay, librairie à ciel ouvert

Écrit par La rédaction de Books publié le 13 octobre 2016

Le dernier Harry Potter ou la prochaine anthologie des textes de Bob Dylan se trouveront le matin même de leur parution à tous les coins de rues de Bombay. Dans la capitale du sud de l’Inde, les best-sellers bénéficient d’un réseau de distribution sans faille. Un réseau qui échappe aux maisons d’édition et aux librairies. L’essentiel des livres vendus sont piratés. Et personne, pas même les auteurs locaux, ne trouve à redire. Dans cet article du New York Times, traduit par Books en avril 2013, Sonia Faleiro entre dans cette librairie parallèle.

 

Au moment où les feux passent au rouge, au carrefour d’Haji Ali à Bombay, le garçon affalé contre le garde-fou se redresse prestement. Yacoub Sheikh n’a que 12 ans, mais il sait qu’il a quarante-cinq secondes seulement pour gagner un peu d’argent. Brandissant sa marchandise, il se précipite sur une BMW noire et sa voix éraillée de préado s’adresse à la femme à l’intérieur : « Cinquante nuances de Grey ? »

Bombay s’est longtemps enorgueillie de sa tradition littéraire – les bibliothèques, les revues et autres sociétés de poésie prospéraient ; les livres étrangers, aussi difficiles à trouver et hors de prix fussent-ils, faisaient fureur. C’est dans ce paysage économique défini par la rareté que les pirates de livres ont fait leur entrée, aux alentours des années 1970.

À l’origine, ces entrepreneurs littéraires ne produisaient guère que des exemplaires chichement reliés, dont les pages se détachaient quand elles ne manquaient pas. Les romans populaires se vendaient bien, tout comme les livres de recettes américains et les ouvrages de couture asiatiques. Il fallut attendre les années 1990 pour voir pirater les bestsellers ; aujourd’hui, ce sont eux qui dominent le marché noir, où ils sont vendus moins de la moitié du prix officiel. (Ne le dites pas à E. L. James, mais la femme à la BMW a acheté la trilogie complète des « Cinquante nuances » pour moins de 8 euros.) Les livres attendus avec impatience comme la série des Harry Potter sont souvent disponibles le matin même de leur sortie mondiale. Résultat, les livres que l’on trouve le plus facilement ces temps-ci à Bombay ne sont pas achetés dans les librairies mais à l’extérieur, où des gamins vendent à la criée des formats de poche mal brochés.

Depuis qu’il se trouve des gosses pour vivre dans les rues de Bombay, il se trouve des gosses pour y travailler, comme vendeurs de babioles ou de talismans. La ville compte des milliers d’enfants des rues, mais seuls quelques élus parviennent à vendre des livres. Ce sont des mômes comme Yacoub, qui habite avec sa famille au sein de ce qu’il peut appeler un foyer, même si la maison a été bricolée à même le trottoir avec des tiges de bambou et des bâches de récupération. Ces enfants-là sont des vendeurs très appréciés, car on les juge plus fiables que les membres des gangs qui vivent loin de toute autorité parentale. Un seul livre valant plusieurs poignées de colifichets, les fournisseurs, qu’on appelle les « seths » (« patrons »), chérissent plus que tout la loyauté. Et recrutent uniquement des garçons. « Ils se faufilent rapidement au milieu de la circulation, et ils peuvent porter bien plus de livres », m’explique Ganesh, un seth que j’ai rencontré au carrefour d’Haji Ali. Ganesh, connu par son seul prénom, n’a que 19 ans mais déjà quinze garçons sous ses ordres.

Les patrons comme lui préfèrent les enfants camelots aux adultes car ils se satisfont de modestes gains, et font exactement ce qu’on leur demande. Vendre au milieu du trafic est également considéré comme un travail de débutant. Après avoir esquivé les bus qui roulent à toute allure pendant quelques années, et subi les blessures qui vont avec, les enfants colporteurs accèdent classiquement à un boulot plus sûr comme marchands de fruits ou de fleurs pour les temples. Les plus ambitieux deviennent seths, et font à leur tour travailler un groupe de gosses comme on les a fait travailler eux-mêmes.

L’Inde possède des lois contre le travail des enfants et contre la violation du copyright, mais elles sont de toute évidence superbement ignorées. À vrai dire, la plupart des ventes de livres piratés ont lieu aux carrefours ou sur les quais de gares, au vu et au su de la police. Les agents disent que leur mission ne consiste pas à rafler les enfants qui travaillent ou à faire la chasse aux « patrons ». Ganesh reconnaît, comme plusieurs autres seths, les payer. « Je sais que j’enfreins la loi, me confie-t-il. C’est à ça que servent les pots-de-vin. »

Le travail des enfants et la copie de livres ont autre chose en commun : ce sont, en Inde du moins, des activités socialement admises. Les mineurs ne travaillent pas seulement dans la rue, pour des fournisseurs louches ; ils font aussi la cuisine et le ménage dans les familles de la classe moyenne. Et si certains lecteurs indiens répugnent à l’idée même de roman piraté, ce n’est pas le cas de la majorité. Il est coutumier de regarder des DVD illicites de films hollywoodiens ou de télécharger de la musique américaine sur des sites de partage de fichiers. Et d’en parler aussi ouvertement que si c’était légal. Les étudiants achètent même aux marchands ambulants de coûteux manuels de médecine ou de technologie. Si l’achat de livres piratés était autrefois justifié par la rareté, il l’est aujourd’hui par l’abondance : il est bien plus facile, à Bombay, de trouver un étal d’ouvrages clandestins qu’une librairie ou une bibliothèque.

Certains auteurs indiens ont une vision également originale du piratage de leurs œuvres, où ils voient le sceau de la popularité. En privé, ils confient volontiers que rien n’est plus excitant que de dénicher ses propres romans auprès des vendeurs ambulants.

Le vrai problème, cependant, n’est ni la corruption, ni ce consentement de la société, mais la pauvreté. Une fois qu’un enfant des rues connaît l’ivresse que l’on éprouve à dépenser son propre argent, il est difficile de le convaincre de l’intérêt qu’il aurait, sur le long terme, à troquer le travail rémunéré contre le travail scolaire. Les vendeurs paient à leurs seths la somme de 100 roupies (environ 1,50 euro) par livre ; tout ce qu’ils gagnent au-delà, c’est du bénéfice. Yacoub vend au moins trois ouvrages par jour, engrangeant au bas mot 300 roupies pour lui-même. C’est plus que l’argent rapporté à la maison par son père plombier. Kishor Bhamre, directeur adjoint de l’ONG éducative Pratham l’explique : « Pour inciter les enfants des rues à fréquenter l’école, il est indispensable de leur montrer que l’argent n’est pas forcément synonyme de vie agréable. Et que, de toute façon, ils ne peuvent jamais garder les sommes qu’ils gagnent. Les enfants plus âgés les brutalisent pour le leur prendre, les parents le leur arrachent, il est volé. »

Triste ironie de l’histoire, les meilleurs vendeurs de ce commerce clandestin ne comprendront jamais pleinement la valeur de leur marchandise. Ils peuvent débiter à toute allure le titre des livres et le nom des auteurs à succès. Mais, faute d’aller à l’école, ils ne savent pas lire et ne voient pas la différence entre les livres et tout ce qu’ils ont pu vendre – boîtes de kleenex ou sachets d’oranges. Le plaisir, la magie même de la littérature, qui façonne tant de lecteurs avides dans l’enfance, qui définit ce que nous sommes et ce que nous faisons de notre vie, est hors de leur portée. Yacoub en est atrocement conscient : « J’ai grandi avec les romans, mais je n’en ai jamais lu un seul. »

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Il lui reste à comprendre que les enfants comme lui sont la partie émergée d’une activité illicite qui, pour le reste, avance masquée. On en sait si peu sur l’étendue du phénomène que les derniers chiffres officiels sur le coût du piratage pour l’édition indienne datent de 1999 – on estimait que 20 à 25 % des livres vendus dans le pays étaient piratés. De fait, le jeune homme qui apporte les livres est le seul autre adulte de son réseau que Ganesh ait jamais rencontré en chair et en os. « Lorsque mon seth a pris sa retraite, il m’a donné trois numéros de téléphone mobile, explique-t-il. Quand j’ai besoin de passer une commande, j’appelle l’un de ces numéros, et un garçon de course vient chez moi avec cinquante livres. Je n’ai pas mon mot à dire sur ce que nous vendons. On me dit :  “Ces romans font un tabac cette semaine, écoule-les rapidement”, et c’est ce que je dis à mes gars. »

Ganesh ne se soucie pas davantage de morale. À ses yeux, vendre des ouvrages piratés n’est ni une question de commerce ni une question de livres. C’est une question de survie. « Mon estomac ne connaît pas la différence entre un original et une copie », dit-il. Ce n’est pas Yacoub, qui est avec tant d’autres enfants des rues la clé de voûte du secteur, qui le contredirait. Son père n’est pas toujours dans les parages, et sa mère, dit-il, est folle : « Si on la prend au mauvais moment, elle hurle des jurons qui vous couvrent de honte. Je lui donne la moitié de ce que je gagne pour acheter du thé et du tabac à mâcher, ce qui lui fait oublier de jurer comme un charretier. Je ne lui demande qu’une chose, ne pas toucher à mes livres. Mais je ne prends pas de risque. La nuit, je dors avec. Je m’en sers comme oreiller. »

Cet article est paru dans le New York Times du 4 janvier 2013. Il a été traduit par Sandrine Tolotti.

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