Comment va votre hippocampe ?
par Olivier Postel-Vinay

Comment va votre hippocampe ?

20417-b1711c Publié dans le magazine Books, avril 2013. Par Olivier Postel-Vinay

D’après une enquête récente menée aux États-Unis, 63 % des gens sont d’accord pour dire que « la mémoire humaine fonctionne comme une caméra vidéo, enregistrant avec exactitude les événements que nous voyons et entendons, ce qui nous permet de les passer en revue et de les inspecter ultérieurement ». Et 48 % pour dire que, « une fois qu’on vécu un événement et qu’on en a formé un souvenir, ce souvenir ne change pas ». Eh bien non, notre mémoire ne fonctionne pas comme une caméra vidéo, elle n’enregistre pas avec exactitude, et les souvenirs évoluent avec le temps. Curieusement, une enquête similaire menée en 1980 montrait que la grande majorité des psychologues pensaient alors comme le commun des mortels. Les progrès de la psychologie expérimentale et surtout de la neurologie ont balayé ces croyances, qui subsistent cependant dans le grand public.

Il reste beaucoup de points d’ombre, cependant. Si tous les neurologues savent qu’un souvenir est physiquement le produit d’un transcodage sélectif dans le cerveau, où il va se disperser en fonction des différents sens sollicités, ils ne comprennent pas encore comment les choses se passent au plan moléculaire et ne savent pas non plus comment, concrètement, un souvenir se modifie quand il « revient à l’esprit ». Un chercheur canadien, Karim Nader, pense avoir démontré que le seul fait d’évoquer un événement passé peut le modifier. C’est assez vraisemblable, puisque le « retour à l’esprit » dudit souvenir exige une opération très complexe, consistant à mobiliser dans les différentes régions du néocortex cérébral les éléments constitutifs du souvenir, pour ensuite les traiter dans une structure enfouie dans les profondeurs du lobe temporal, l’hippocampe (cible de la maladie d’Alzheimer).

Dans un livre malheureusement non traduit en français, le psychanalyste Donald Spence insistait sur la distinction entre la « vérité historique », celle des événements qui se sont réellement passés, et la « vérité narrative », celle de la personne qui se les remémore (1). Le caractère souvent fantaisiste des témoignages parfaitement sincères fournis lors des procès illustre à quel point cette distinction est fondamentale. La négliger est une source de conflits permanente, dans la vie quotidienne mais aussi au sein des collectivités et jusque dans les relations internationales.

 

 

Notes

1| Narrative Truth and Historical Truth, W. W. Norton, 1984.

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