De l’Arctique à l’Antarctique, il n’y a qu’un gouffre
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De l’Arctique à l’Antarctique, il n’y a qu’un gouffre

Écrit par La rédaction de Books publié le 18 août 2015

CHAM/ LACMA

Shell pourrait bien trouver dans l’Arctique autre chose que du gaz et du pétrole. Le gouvernement américain a donné à la multinationale son feu vert définitif pour l’exploration dans le nord de l’Alaska. Au XVIIe siècle, un auteur anonyme décrit, dans Relation d’un voyage du pôle Arctique au pôle Antarctique par le centre du monde, comment un gouffre engloutit des marins en partance vers le Nord pour les faire atterrir tout au sud.

 

Un petit vent sud-ouest nous poussait toujours vers le Nord, et nous porta enfin à un endroit où la mer nous sembla faire une petite pente, et où le fil de l’eau nous entraînait, quoiqu’assez lentement, toujours du côté du pôle. Alors un vieux matelot nous conta qu’il avait ouï dire autrefois à un fameux pilote, qui avait fort couru les mers du Nord, qu’il y avait dessous le pôle Arctique un effroyable tournant d’eau, qui pouvait avoir 70 ou 80 lieues de circonférence, qu’il estimait être le plus dangereux écueil du monde, au milieu duquel il devait y avoir un gouffre épouvantable et sans fond, où toutes les eaux de ces mers se précipitant avaient communication par le centre de la Terre avec les mers qui sont sous le pôle Antarctique. Ce récit nous glaça d’effroi et nous fit frissonner dans toutes les parties de notre corps, car nous voyions que le cours de l’eau nous amenait et qu’il nous était impossible de rétrograder. Sur cela nous tînmes conseil, et il fut conclu que, quoiqu’il n’y eut presqu’aucune apparence de salut pour nous, il fallait néanmoins prendre toutes les précautions imaginables, et boucher toutes les ouvertures du vaisseau, pour fermer tout chemin à l’eau, ce que nous exécutâmes sur le champ avec un empressement et une diligence incroyable. Après quoi nous montâmes tous sur le pont, pour voir ensemble si nous ne pourrions pas trouver le moyen d’éviter l’affreux péril dont nous étions menacés.

Pour lors, le soleil ne se couchait plus, et nous le voyions toujours tourner autour de nous sur les bords de l’horizon, mais il était un peu pâle. Nous aperçûmes vers l’ouest une assez longue côte, qui avait trois caps, dont celui du milieu s’avançait beaucoup plus dans la mer que les deux autres. On y voyait plusieurs hautes montagnes toutes couvertes de neige et de glace, et  dont les entre-deux nous paraissaient en feu. De ce même côté, en tirant vers la droite nous vîmes un gros amas de nuages, d’une couleur presque verte, mêlée d’un gris fort obscur, et dont une partie descendait si bas qu’elle touchait presque la mer. Il en sortit une infinité d’oiseaux dont le nombre, en volant vers nous, s’accrut si prodigieusement que tout l’air d’alentour en fut obscurci. Une troupe se détacha du gros, et passant immédiatement sur nos têtes, ils entrèrent en une telle furie les uns contre les autres qu’ils se béquetèrent cruellement et de telle sorte que trois tombèrent morts sur notre pont. Leur plumage était très noir, et leur bec rouge comme du sang. Ils avaient depuis la tête jusqu’à l’extrémité de la queue une raie blanche comme de la neige. Mais nous perdîmes bientôt ces oiseaux de vue. On demandera peut-être comment ils peuvent traverser ces vastes mers. Mais il est à présumer qu’ils se reposent de temps en temps sur ces grandes pièces de glace qu’on trouve en plusieurs endroits dans les mers du Nord. Cependant nous suivions toujours malgré nous le penchant des eaux, jusqu’à ce qu’enfin notre vaisseau fit tout d’un coup comme un demi tour à gauche et alors nous voguâmes d’un mouvement circulaire, ce qui nous fit connaître que nous étions dans le tournant.

Cette mer tournoyante fourmille partout d’un nombre innombrable de petits poissons, à peu près de la grosseur des harengs. De la moitié du corps à l’extrémité de la queue, ils sont d’une très belle couleur d’or, et comme ils nagent presque toujours la tête en bas et à fleur d’eau, ce tournant ressemble à un ciel d’eau tout couvert d’un nombre infini d’étoiles d’or qui sont dans un perpétuel mouvement. Un objet de cette nature charmerait sans doute des gens qui pourraient le contempler d’un œil tranquille. Après avoir fait plusieurs tours, nous aperçûmes au milieu du tournant une espèce d’île flottante plus blanche que la neige, mais notre mouvement circulaire nous approchant toujours du centre, nous reconnûmes que cette île prétendue n’était qu’une haute écume que les eaux, en se précipitant et en s’engouffrant dans cet abîme, formaient sur leur superficie. Nous jugeâmes alors qu’il était temps de nous retirer au-dedans du vaisseau, ce que nous fîmes à l’instant, en descendant tous à fond de cale pour y attendre ce que le ciel ordonnerait de nous.

A peine avions-nous été enfermés dix ou douze minutes, que nous nous sentîmes enfoncer dans ce profond abîme avec une rapidité inconcevable. Le sifflement et le bourdonnement  horrible que nous entendions sans cesse autour de nous, en portant dans nos âmes la terreur et l’effroi, nous ôta peu à peu la connaissance, et nous jeta dans un espèce d’évanouissement qui nous mit hors d’état de nous apercevoir du temps que nous restâmes entre ces épouvantables torrents qui roulent avec tant d’impétuosité sous ces affreux souterrains. Mais enfin nous étant réveillés de cet assoupissement où nous étions plongés, et ne sachant pas bien encore si nous étions morts ou vivants, nous revînmes bientôt à nous, et prêtant l’oreille, nous n’entendîmes rien du tout. Et il nous sembla à tous que notre vaisseau était presque sans mouvement. Notre pilote le plus hardi de tous s’aventura de monter en haut. Il ouvrit du côté de la poupe, et monta sur le pont. Nous le suivîmes tous les uns après les autres, et nous nous vîmes, avec la dernière surprise, sur une mer calme.

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