Déjections

Déjections

Publié dans le magazine Books, novembre - décembre 2016.

Occupé à tailler une roue, le vieux charron Pien voit le duc Houan occupé à lire et lui demande :

« Puis-je vous demander ce que vous lisez ?

– Les paroles des grands hommes, répondit le duc.

– Sont-ils encore en vie ?

– Non, ils sont morts. »

Le charron explique alors au duc qu’il n’a pas pu transmettre son tour de main, car des mots ne sauraient l’exprimer. Il conclut : « Ce que les Anciens ne pouvaient transmettre, les Anciens l’ont emporté dans la mort. Ce ne sont que leurs déjections que vous lisez là. » Cette réflexion est due à Tchouang-tseu, le premier philosophe chinois à avoir lui-même rédigé ses pensées. Il est mort vers 280 avant notre ère, soit quarante ans après la mort d’Aristote. Ses propos ont été traduits par Jean François Billeter, dont on ne peut que recommander les « leçons » (1).

Ce que voulait vraiment dire le charron ne se comprend qu’en s’immergeant dans l’œuvre de Tchouang-tseu, convenablement traduite (ce qui ne va pas de soi). Mais, sans qu’il soit besoin de s’atteler à la tâche, la force du propos vient de ce que ce mort nous parle directement, à plus de deux mille ans de distance. Ces quelques mots produisent dans l’instant de la lecture une sensation difficilement exprimable par des mots : celle d’être en présence d’une pensée puissante, originale, provocante.

En même temps, à s’en tenir à la lettre de ce qui est écrit, un paradoxe saute aux yeux : si le plus précieux est ce que les Anciens ne pouvaient transmettre, car ils ne pouvaient le traduire en mots, comment se fait-il que leurs mots nous parlent à ce point, et pourquoi Tchouang-tseu, qui pouvait espérer devenir lui-même un jour un Ancien, a-t-il pris la peine de rédiger son texte avec tant de soin ? Et pourquoi donc le subtil Billeter a-t-il consacré une partie de sa vie à traduire l’œuvre écrite de Tchouang-tseu et à la commenter ?

La réponse est bien sûr que le duc ne perdait pas forcément son temps à lire ces « déjections ». Le problème, pour nous comme pour Tchouang-Tseu, est de savoir les lire, ou plus exactement d’apprendre à les lire, en se demandant sans cesse si ce qu’on lit est bien ce qui est dit. Cet apprentissage vaut bien celui de tailler une roue.

 

 

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Notes

1. Leçons sur Tchouang-tseu, Allia, 2015.

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Commentaire

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  1. Léon Mardirossian dit :

    Une vie de gratitude pour ce genre de publications

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