Economie

Mardi 18 novembre 2008

Numero 1

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Entretien à deux voix : les bonnes raisons de la déraison

 Nous avons posé les trois mêmes questions à deux économistes à l’itinéraire tout différent, au Français Olivier Bomsel et au Canadien québécois Pierre Lemieux.

Le Livre

Exubérance irrationnelle
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Robert J. Shiller est professeur d’économie à l’université Yale, aux États-Unis. Son dernier livre, sorti en septembre 2008, est consacré à la crise des subprimes.

par Robert J. Shiller

Princeton University Press

Dans les manuels universitaires, les agents économiques sont présentés comme agissant de manière rationnelle. Que signifie le mot « rationnel » pour un économiste ?

Olivier Bomsel. Cela veut dire : « Qui suit son intérêt » ou, pour reprendre la formule du Traité d’économie politique (1615) de Montchrestien, que « chacun prend sa mire au profit et tourne l’œil partout où il aperçoit reluire quelques étincelles d’utilité ».
Le discours économique prend naissance sur l’hypothèse que l’individu agit matériellement, non pas conformément aux prescriptions divines, mais selon ce qu’il considère être son intérêt. De là que l’économie va devenir une science des « incitations », autrement dit des moyens dont la société dispose pour susciter des actions individuelles socialement utiles. La monnaie et le droit (dont notamment celui de propriété) sont les institutions clés de cette coordination.
Le socialisme qui substitue à une coordination individuée par la monnaie et la propriété une coordination arbitraire prescrite par l’État est une non-économie.

Pierre Lemieux. Au sens le plus général, l’individu est rationnel quand il agit de manière à améliorer sa situation. Personne ne fait des choix qui le rendraient moins heureux ou plus malheureux. Les masochistes aiment la douleur. Mère Teresa était heureuse, comme elle l’expliquait elle-même. Il serait diffici (...)

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Bibliographie
Michel Aglietta, Macroéconomie financière, La Découverte, 2008.

Richard Bitner, Confessions of a Subprime Lender. An Insider’s Tale of Greed, Fraud and Ignorance (« Confessions d’un prêteur spécialisé dans les “subprimes”. Une histoire d’avidité, de fraude et d’ignorance, racontée par un initié »), par John Wiley, 2008. Un livre pris au sérieux par David Miles, chef économiste chez Morgan Stanley, dans un article paru dans le mensuel britannique Prospect.

Christophe Chamley, Rational Herds. Economic Models of Social Learning («Troupeaux rationnels. Modèles économiques de l’apprentissage social »), Cambridge University Press, 2003. Considéré comme un classique dans les milieux universitaires.

Edward Chancellor, Devil Takes the Hindmost. A History of Financial Speculation («Sauve qui peut?! Une histoire de la spéculation financière »), Plume Books, 2000.

Élie Cohen, Le Nouvel Âge du capitalisme. Bulles, krachs et rebonds, Fayard 2005.

George Cooper, The Origin of Financial Crises. Central Banks, Credit Bubbles and the Efficient Market Fallacy (« L’origine des crises financières : banques centrales, bulles de crédit et l’illusion de l’efficience des marchés »), Harriman House, 2008. Présenté par The Economist comme « le meilleur livre » sur les origines de la crise financière.

Paul Dembinski, Finance servante ou finance trompeuse??, Desclée de Brouwer, 2008.

Paul Krugman, The Return of the Depression Economics and the Crisis of 2008 («Le retour de l’économie de
la dépression et la crise de 2008 »), Norton 2008. Par le prix Nobel d’économie 2008.

Charles R. Morris, The Trillion Dollar Meltdown. Easy Money, High Rollers, and the Great Credit Crash (« La fonte d’un billion de dollars. L’argent facile, les équilibristes et le grand crash du crédit »), PublicAffairs, 2008. L’auteur avait prédit la crise dès 2005.

James Surowiecki, The Wisdom of Crowds. Why the Many are Smarter than the Few and How Collective Wisdom Shapes Business, Economies, Societies and Nations (« La sagesse des foules. Pourquoi le nombre fait l’intelligence et comment la sagesse collective modèle le monde des affaires, les économies, les sociétés et les nations »), Doubleday, 2004, traduction française La Sagesse des foules (Lattès, 2008).
Sources de l'article

La rédaction de Books

Les journalistes de la rédaction de Books ne signent pas les articles publiés dans le magazine et sur le site web.

Le dilemme du prisonnier

L’idée qu’on se portera forcément mieux en poursuivant son intérêt propre est ébranlée par l’analyse de situations où intervient ce qu’on appelle le dilemme du prisonnier. Dans l’une de ses formes les plus parlantes, la question est de savoir si je vais dénoncer mon complice.
Deux suspects sont arrêtés par la police. Ils sont placés dans deux pièces différentes et confrontés à l’offre suivante : « Si tu dénonces ton complice et qu’il ne te dénonce pas, tu seras remis en liberté et l’autre écopera de dix ans de prison. Si tu le dénonces et lui aussi, vous écoperez tous les deux de cinq ans. Si personne ne se dénonce, vous aurez tous deux six mois. » Chacun des prisonniers réfléchit à la réaction possible de l’autre :
– « S’il me dénonce : 1. Si je me tais, je ferai dix ans de prison ; 2. Mais si je le dénonce, je ne ferai que cinq ans » ;
– « S’il ne me dénonce pas : 1. Si je me tais, je ferai six mois de prison ; 2. Mais si je le dénonce, je serai libre. »
Conclusion : « Quel que soit son choix, j’ai intérêt à le dénoncer. »
Si chacun des complices fait ce raisonnement, les deux vont probablement choisir de se dénoncer mutuellement, ce choix étant le plus rationnel. Et ils écoperont de cinq ans de prison chacun. S’ils étaient tous deux restés silencieux, ils n’auraient écopé que de six mois chacun. Contrairement à ce qu’enseigne la théorie économique classique, il ne suffit donc pas que chacun poursuive son intérêt individuel pour que le résultat soit optimal

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