Le véritable legs d’Adam Smith
L’économie de marché est le prolongement naturel de nos facultés d’empathie. Telle est la thèse centrale d’Adam Smith. Il l’expose au moment même où se produit la révolution qui va engager la Grande-Bretagne, puis l’Occident et la planète entière, dans le processus de croissance économique dont nous avons hérité.
Le Livre
© The Granger Collection NYC/Rue des Archives et Aisa/Leemage
Grandes figures des Lumières, David Hume et Adam Smith, amis proches, se côtoyaient à Édimbourg. Photomontage.
Ce fut une bonne année pour les grandes idées, chose rare. 1776 fut aussi une grande année pour les bonnes idées, chose plus rare encore. À sa manière, la Déclaration d’indépendance des États-Unis fut le petit résumé pugnace des principes des Lumières qui avaient atteint leur apogée cet hiver-là, à Londres. En février, Edward Gibbon publiait le premier volume de son Histoire du déclin et de la chute de l’Empire romain, avec son hymne aux vertus républicaines romaines et le superbe chapitre expliquant l’essor du christianisme par les hommes, plutôt que par des miracles. Un mois plus tard, son ami Adam Smith publiait son grand livre, La Richesse des nations, qui mit fin à toute velléité de défense du système mercantile de dépendance coloniale envers une quelconque mère patrie.
Classiques de la prose anglaise, les ouvrages de Gibbon et de Smith n’appartiennent pas simplement à l’histoire des idées ; ils ont aussi contribué à définir les concepts mêmes d’histoire et d’économie. Le Gibbon reste un modèle de facture d’une histoire véritablement éclairée ; le Smith reste la meilleure analyse des fondements de l’économie de marché. Pourquoi les économistes classiques croient-ils que le libre-échange est bénéfique à tous ? Pourquoi la quantité d’or stockée par le Trésor ne change-t-elle pas grand-chose à la richess (...)
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Notes
Bibliographie
Jacques Attali, Tous ruinés dans dix ans??, Fayard, 2010. Un économiste français souligne la menace que fait peser sur l’économie mondiale l’accumulation de la dette contractée par les principaux États occidentaux.
Daniel Cohen, La Mondialisation et ses ennemis, Hachette Pluriel, 2005. Ce livre d’un économiste français a été traduit en anglais. « L’une des enquêtes les plus originales et incisives sur le sujet », a écrit le philosophe John Gray, qui regrette cependant qu’il néglige la question environnementale.
Yasheng Huang, Capitalism With Chinese Characteristics, (« Capitalisme aux caractéristiques chinoises »), Cambridge University Press, 2008. Évoqué dans notre dossier sur l’avenir de la Chine (Books, n° 6, juin 2009), ce livre a valeur de référence.
Raghuran Rajan, Fault Lines. How Hidden Fractures Still Threaten the World Economy (« Lignes de faille. Comment des fractures cachées continuent de menacer l’économie mondiale »), Princeton University Press, 2010. Le livre d’un économiste indien, très remarqué. Il développe notamment l’idée que la tendance au creusement des inégalités sociales, aux États-Unis mais aussi ailleurs, constitue une bombe à retardement pour le capitalisme.
Richard Sennett, La Culture du nouveau capitalisme, Hachette Pluriel, 2008 (édition américaine 2006). Un sociologue américain, spécialiste du travail, décrit la fébrilité croissante du capitalisme et les risques qui y sont associés.
Sources de l'article
The New Yorker
Fondé en 1925, l’hebdomadaire chic de New York présente une description complète des événements culturels de la ville et une série d’articles de haut niveau, souvent rédigés par des écrivains. Il est aussi réputé pour ses cartoons, qui ponctuent la lecture de chaque numéro. La diffusion du New Yorker avoisine le million d’exemplaires.
Un accident de l’histoire ?
Smith voit dans le capitalisme une extension naturelle des facultés humaines. Cela n’explique pas pourquoi il a soudainement pris son essor à son époque, dans son pays. Ce « pourquoi ? » a fait couler beaucoup d’encre et ce n’est pas fini. Au XVIe siècle, la population européenne était encore à 80 % employée dans l’agriculture, comme dans l’Antiquité romaine. À la mort d’Adam Smith, les conditions de vie de l’Anglais moyen n’étaient pas meilleures qu’au XIIIe siècle, observe l’historien californien Gregory Clark *. D’une manière générale, soutient ce dernier, les conditions de vie de l’homme ordinaire n’avaient guère changé depuis des millénaires et étaient à peu près les mêmes aux quatre coins du monde. Point de vue confirmé par un autre historien californien, Ian Morris, dans un livre récent sur les raisons de la récente et réversible suprématie occidentale : au XVIIIe siècle, les conditions de vie en Europe et en Chine étaient tout à fait comparables**. Comment donc expliquer le miracle de la révolution industrielle ? L’une des difficultés rencontrées par les historiens est que l’événement ne s’est produit qu’une fois : il n’y a pas de point de comparaison possible, observe l’économiste Robert Solow, prix Nobel, dans la New York Review of Books.
Sur le mot « capitalisme »
L’éthique catholique du capitalisme
Depuis Max Weber court l’idée que la Réforme aurait favorisé l’émergence du capitalisme moderne. Dans L’Éthique protestante et l’esprit du capitalisme, le célèbre sociologue tente en effet de démontrer que les doctrines réformées, en prônant l’excellence dans le travail et l’ascétisme, ont permis à une nouvelle morale économique de s’installer. « La logique de la thèse de Weber est simple », résume l’économiste Pedro Fraile Balbín dans la Revista de libros à l’occasion de la réédition en Espagne du traité de Luther Sur le commerce et l’usure * : « D’abord, l’insistance de Luther sur le mot Beruf – l’appel divin à poursuivre l’excellence dans le travail – a engendré une augmentation notable de la productivité et de l’activité industrieuse ; ensuite, l’angoisse du protestant face à la prédestination sur laquelle insiste Calvin – il ne sait pas s’il est voué ou non à être sauvé – le pousse à mener une vie ascétique. Ces deux pratiques – excellence et ascèse – expliqueraient l’augmentation notable, selon Weber, des richesses, de l’épargne et des investissements dans les économies de l’Europe protestante au XVIe siècle. »





























