Economie

Mardi 29 mars 2011

Numéro 21

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Le véritable legs d’Adam Smith

L’économie de marché est le prolongement naturel de nos facultés d’empathie. Telle est la thèse centrale d’Adam Smith. Il l’expose au moment même où se produit la révolution qui va engager la Grande-Bretagne, puis l’Occident et la planète entière, dans le processus de croissance économique dont nous avons hérité.

Le Livre

Adam Smith. Une vie éclairée
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Écossais, comme Adam Smith, Nicholas Phillipson est un spécialiste de l’histoire intellectuelle et culturelle de l’Écosse, en particulier à l’époque des Lumières.

par Nicholas Phillipson

Yale University Press

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Ce fut une bonne année pour les grandes idées, chose rare. 1776 fut aussi une grande année pour les bonnes idées, chose plus rare encore. À sa manière, la Déclaration d’indépendance des États-Unis fut le petit résumé pugnace des principes des Lumières qui avaient atteint leur apogée cet hiver-là, à Londres. En février, Edward Gibbon publiait le premier volume de son Histoire du déclin et de la chute de l’Empire romain, avec son hymne aux vertus républicaines romaines et le superbe chapitre expliquant l’essor du christianisme par les hommes, plutôt que par des miracles. Un mois plus tard, son ami Adam Smith publiait son grand livre, La Richesse des nations, qui mit fin à toute velléité de défense du système mercantile de dépendance coloniale envers une quelconque mère patrie.

 

Classiques de la prose anglaise, les ouvrages de Gibbon et de Smith n’appartiennent pas simplement à l’histoire des idées ; ils ont aussi contribué à définir les concepts mêmes d’histoire et d’économie. Le Gibbon reste un modèle de facture d’une histoire véritablement éclairée ; le Smith reste la meilleure analyse des fondements de l’économie de marché. Pourquoi les économistes classiques croient-ils que le libre-échange est bénéfique à tous ? Pourquoi la quantité d’or stockée par le Trésor ne change-t-elle pas grand-chose à la richess (...)

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Notes
1| Economic Sentiments. Adam Smith, Condorcet, and the Enlightenment, Harvard University Press, 2001.
 
2| Recherche sur la nature et les causes de la richesse des nations est disponible chez Economica (2000), la Théorie des sentiments moraux aux PUF (2011).
 
3| Le chef de file des physiocrates était François Quesnay, dont le Tableau économique parut en 1758.
 
4| Le mot « productivité » n’est pas chez Smith. Il n’entrera en usage chez les économistes qu’un siècle plus tard.
 
5| L’économiste Joseph Schumpeter a radicalisé ce point de vue en soutenant que le capitalisme fonde son dynamisme sur la « destruction créatrice » (Capitalisme, Socialisme et Démocratie, 1942).
 
6| Dans une note au New Yorker, Lee Preston, ancien professeur dans une business school américaine, fait observer que Smith exhortait explicitement l’État à protéger les individus contre les banquiers sans scrupule.
Bibliographie

 Jacques AttaliTous ruinés dans dix ans??, Fayard, 2010. Un économiste français souligne la menace que fait peser sur l’économie mondiale l’accumulation de la dette contractée par les principaux États occidentaux.

Daniel CohenLa Mondialisation et ses ennemis, Hachette Pluriel, 2005. Ce livre d’un économiste français a été traduit en anglais. « L’une des enquêtes les plus originales et incisives sur le sujet », a écrit le philosophe John Gray, qui regrette cependant qu’il néglige la question environnementale.

Yasheng HuangCapitalism With Chinese Characteristics, (« Capitalisme aux caractéristiques chinoises »), Cambridge University Press, 2008. Évoqué dans notre dossier sur l’avenir de la Chine (Books, n° 6, juin 2009), ce livre a valeur de référence.

Raghuran RajanFault Lines. How Hidden Fractures Still Threaten the World Economy (« Lignes de faille. Comment des fractures cachées continuent de menacer l’économie mondiale »), Princeton University Press, 2010. Le livre d’un économiste indien, très remarqué. Il développe notamment l’idée que la tendance au creusement des inégalités sociales, aux États-Unis mais aussi ailleurs, constitue une bombe à retardement pour le capitalisme.

Richard SennettLa Culture du nouveau capitalisme, Hachette Pluriel, 2008 (édition américaine 2006). Un sociologue américain, spécialiste du travail, décrit la fébrilité croissante du capitalisme et les risques qui y sont associés.

Sources de l'article

The New Yorker

Fondé en 1925, l’hebdomadaire chic de New York présente une description complète des événements culturels de la ville et une série d’articles de haut niveau, souvent rédigés par des écrivains. Il est aussi réputé pour ses cartoons, qui ponctuent la lecture de chaque numéro. La diffusion du New Yorker avoisine le million d’exemplaires.

Un accident de l’histoire ?

Smith voit dans le capitalisme une extension naturelle des facultés humaines. Cela n’explique pas pourquoi il a soudainement pris son essor à son époque, dans son pays. Ce « pourquoi ? » a fait couler beaucoup d’encre et ce n’est pas fini. Au XVIe siècle, la population européenne était encore à 80 % employée dans l’agriculture, comme dans l’Antiquité romaine. À la mort d’Adam Smith, les conditions de vie de l’Anglais moyen n’étaient pas meilleures qu’au XIIIe siècle, observe l’historien californien Gregory Clark *. D’une manière générale, soutient ce dernier, les conditions de vie de l’homme ordinaire n’avaient guère changé depuis des millénaires et étaient à peu près les mêmes aux quatre coins du monde. Point de vue confirmé par un autre historien californien, Ian Morris, dans un livre récent sur les raisons de la récente et réversible suprématie occidentale : au XVIIIe siècle, les conditions de vie en Europe et en Chine étaient tout à fait comparables**. Comment donc expliquer le miracle de la révolution industrielle ? L’une des difficultés rencontrées par les historiens est que l’événement ne s’est produit qu’une fois : il n’y a pas de point de comparaison possible, observe l’économiste Robert Solow, prix Nobel, dans la New York Review of Books.

L’historienne Joyce Appleby, encore une Californienne, soutient dans un livre récent que cette révolution n’était nullement écrite à l’avance ***. L’avènement du capitalisme aurait très bien pu ne jamais se produire. Elle y voit l’extension accidentelle d’une culture propre à un lieu et un temps particuliers, résume l’historien de l’économie Stephen Mihm dans le New York Times : d’abord la Hollande, puis l’Angleterre. Pour Joyce Appleby, la révolution industrielle a été rendue possible par une révolution mentale. Bien avant Adam Smith, des penseurs ont propagé l’idée que l’économie contenait en elle les germes d’un dynamisme qui lui permettrait de sortir de l’état quasi stationnaire dans lequel elle restait engluée. Finalement, c’est une « culture du capitalisme » qui a rendu possible le capitalisme.
 
Gregory Clark met aussi l’accent sur les facteurs culturels mais pense que le capitalisme aurait inévitablement émergé tôt ou tard. S’il est apparu d’abord en Grande-Bretagne, c’est parce que le rythme d’évolution de la société y était plus rapide qu’en Chine ou au Japon.
 
* A Farewell to Alms. A Brief Economic History of the World (« Adieu aux aumônes. Brève histoire économique du monde »), Princeton University Press, 2007.
** Why the West Rules – for Now (« Pourquoi l’Occident domine – pour l’instant »), Farrar, Straus and Giroux, 2010.
*** The Relentless Revolution. A History of Capitalism (« La révolution permanente. Une histoire du capitalisme »), W.W. Norton 2010.

Sur le mot « capitalisme »

Adam Smith ne disposait pas du mot « capitalisme » pour décrire la réalité qu’il observait. Dans son sens moderne, le nom est issu d’une évolution progressive du sens du mot « capitaliste », qui désignait à l’origine, au milieu du XVIIIe siècle, une personne riche, en possession d’un capital. « Réprouver les capitalistes comme inutiles à la société, c’est s’emporter follement contre les instruments mêmes du travail », disait Mirabeau. 
 
L’un des sens modernes, par lequel le mot désigne de manière péjorative le système économique né de la révolution industrielle, semble être apparu pour la première fois chez le socialiste français Pierre Leroux, qui écrit en 1846 : « Le chef-d’œuvre avoué de l’industrie capitaliste, n’est-ce point en effet de se passer des hommes et n’y tend-elle pas tous les jours pour les machines ? » Proudhon semble être le premier à en avoir donné une définition : un « régime économique et social dans lequel les capitaux, sources de revenu, n’appartiennent pas en général à ceux qui les mettent en œuvre par leur propre travail » (1857). La notion de « système capitaliste » se trouve dans Le Capital de Marx (1867). Le mot est ensuite peu à peu adopté par des économistes libéraux, qui lui retirent sa connotation péjorative et s’en servent pour désigner l’économie de marché. L’un des premiers livres à comporter dans son titre cette nouvelle acception du mot est celui de Max Weber, L’Éthique protestante et l’esprit du capitalisme (1904). Comme l’illustre le présent dossier, le capitalisme reste un concept assez flou, selon que l’on met ou non l’accent sur la propriété privée des moyens de production et le « laisser-faire » (expression héritée des physiocrates et passée en anglais).

L’éthique catholique du capitalisme

Depuis Max Weber court l’idée que la Réforme aurait favorisé l’émergence du capitalisme moderne. Dans L’Éthique protestante et l’esprit du capitalisme, le célèbre sociologue tente en effet de démontrer que les doctrines réformées, en prônant l’excellence dans le travail et l’ascétisme, ont permis à une nouvelle morale économique de s’installer. « La logique de la thèse de Weber est simple », résume l’économiste Pedro Fraile Balbín dans la Revista de libros à l’occasion de la réédition en Espagne du traité de Luther Sur le commerce et l’usure * : « D’abord, l’insistance de Luther sur le mot Beruf – l’appel divin à poursuivre l’excellence dans le travail – a engendré une augmentation notable de la productivité et de l’activité industrieuse ; ensuite, l’angoisse du protestant face à la prédestination sur laquelle insiste Calvin – il ne sait pas s’il est voué ou non à être sauvé – le pousse à mener une vie ascétique. Ces deux pratiques – excellence et ascèse – expliqueraient l’augmentation notable, selon Weber, des richesses, de l’épargne et des investissements dans les économies de l’Europe protestante au XVIe siècle. »

À ceci près que la séduisante théorie « a bien peu à voir avec la réalité », explique l’économiste espagnol. Dans ses œuvres, Luther condamne non seulement le vice de l’appât du gain et le péché d’usure (car le chrétien doit donner tout sans rien attendre en retour), mais aussi « les investissements, les crédits, les garanties, les cautions, l’achat de titres de dette et les sociétés commerciales ». Autant dire que la Réforme luthérienne n’a en rien rompu, sur ces points, avec les vieilles thèses de saint Thomas d’Aquin et des scolastiques. Au contraire, estime Balbín, ce sont les auteurs de la seconde scolastique, fondamentalement espagnols, qui ont fait évoluer la doctrine vers des « positions bien plus tolérantes et adaptées à la nouvelle “Révolution commerciale” impulsée par les grandes découvertes et l’essor du mercantilisme. […] En légitimant l’investissement dans des entreprises, en élaborant l’argument juridique du lucrum cessans (manque à gagner) pour justifier les prêts à intérêt, les théologiens de Salamanque ont posé les premiers fondements du libéralisme économique. Ce sont eux, par exemple, qui s’éloignèrent de la conception thomiste de la valeur basée sur le coût pour élaborer une vision subjective du prix et de la valeur fondés sur le libre accord entre l’acheteur et le vendeur. Eux, aussi, qui soulignèrent le caractère dynamique de la concurrence entre les vendeurs pour l’établissement des prix ». 
 
Si Luther n’a fait que reprendre la vieille antienne qui voit dans le crédit le mal à l’état pur, les théologiens du Siècle d’or ont vite compris, quant à eux, qu’un système bancaire basé sur le lucre était au fondement de toute prospérité.
 
* En français, on peut lire ce sermon sur le commerce et l’usure (1524) dans le tome IV des Œuvres de Luther, paru chez Labor et Fides en 1989.

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L'auteur de l'article

Adam Gopnik

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Auteur et essayiste américain, Adam Gopnik est journaliste au New Yorker. Il a notamment été le correspondant à Paris de l’hebdomadaire, y rédigeant des « chroniques parisiennes » qui ont été rassemblées dans De Paris à la Lune (Nil Éditions, 2003). Il a publié deux romans pour enfants et un livre sur Lincoln et Darwin, Angels and Ages, publié en janvier 2009.

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