Quand les femmes auront le pouvoir
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Quand les femmes auront le pouvoir

Écrit par La rédaction de Books publié le 7 mars 2017

C’est la pire crainte des misogynes : sous couvert d’égalité, les femmes veulent tout simplement remplacer les hommes. Walter Besant, écrivain britannique, a imaginé la chose. Dans « La Révolte de l’homme », les Anglaises du XXIe siècle ont pris le pouvoir et réduit les mâles au rôle de charmante potiche. Evidemment, tout cela tourne mal pour ces dames. Mais la lecture du roman faite ici par Arvède Barine, alias l’historienne féministe Louise-Cécile Bouffé, révèle une vision bien plus nuancée du gouvernement des femmes par les femmes. Et si en prenant le pouvoir, elles ne faisaient pas les mêmes erreurs que les hommes ?

 

Il n’y a pas d’exagération à dire que la question des droits des femmes est aussi vieille que le monde, puisqu’elle existait avant notre mère Eve. D’après une ancienne légende rabbinique, Adam eut une première femme nommée Lilith, que Dieu avait faite indocile. Adam l’aborda en déclarant qu’il entendait être le maître. Lilith répliqua qu’elle avait autant de droits que lui à commander. Il insista, elle tint bon, et la première conversation que la terre entendit fut une querelle. Le débat se termina par la fuite de Lilith. Dieu envoya des anges pour la ramener ; elle refusa obstinément. On prit le parti de la marier à un démon et de créer Eve pour Adam. Après cette première explosion, la question sommeilla jusqu’à nos jours. Les protestations isolées qui n’ont manqué à aucune époque ne parvenaient pas à la réveiller. La suprématie de l’homme, proclamée ou, si l’on aime mieux, — je ne voudrais choquer personne, — inventée par Adam, avait été bel et bien acceptée par la femme.

Il était réservé aux Lilith du XIXe siècle de reprendre la discussion entamée dès le paradis terrestre. Elles possédaient sur leur aînée l’avantage d’avoir des cas d’injustice à faire valoir. L’homme, de son côté, n’osait plus user de la brusquerie discourtoise d’Adam. Au lieu d’ordonner, il argumentait. Il s’efforçait de démontrer par des preuves tirées de la physiologie, de l’histoire et de la littérature que le sentiment populaire a raison, et qu’un homme et une femme, ce n’est pas la même chose. On lui répliquait que la force brutale était toute la différence et qu’on se chargeait, à armes égales, de lui prouver qu’on le valait bien. Les Américains se laissèrent persuader de tenter l’expérience. Ils firent place aux femmes sur les bancs du collège, dans les chaires d’enseignement, aux écoles de médecine, dans les bureaux des administrations publiques. Même des états de l’Ouest les admirent à faire partie du jury. Ce dernier essai ne réussit point. Les femmes jugeaient avec le sentiment et la passion, sans se soucier des preuves ; il fallut leur retirer le jury. Le Connecticut, le Wisconsin et peut-être d’autres encore, les ont autorisées à être du barreau. Le Nebraska, où elles réclamaient le droit de vote, a rejeté leur demande par un scrutin qui laisse de l’espoir pour l’avenir. Les Américaines ont cause gagnée si elles y mettent de la patience et de l’entêtement.

En Europe, les affaires des femmes sont dans des situations très diverses, selon les contrées. Les états du Sud n’y pensent guère. L’Allemagne ne s’abaisse pas à s’occuper des griefs féminins. Elle n’a pas oublié qu’un philosophe en qui elle a beaucoup de confiance, Schopenhauer, a comparé agréablement les femmes aux singes sacrés de Bénarès, qui se croient tout permis, et prêché le rétablissement de la polygamie pour rabattre le caquet à ces femelles arrogantes et imbéciles. La France, malgré toute son indulgente tendresse pour le sexe charmant auquel les philosophes allemands n’entendent rien, la France n’a jamais pu prendre au sérieux l’idée des droits des femmes. Les efforts éloquents des oratrices de réunions publiques la laissent inébranlable dans sa foi au vieux dogme :

Du côté de la barbe est la toute-puissance.

Il est vrai que, dans les dernières années, un souffle d’hérésie a passe çà et là sur nos têtes. On a compté un certain nombre de conversions à la doctrine de la similitude intellectuelle des deux sexes, et quelques esprits chagrins se sont demandé s’il était tout à fait sûr que nos petites filles ne seraient ni députées, ni avocates, ni notairesses. C’est être, grâce à Dieu, trop prompt à prendre l’alarme ; nous ne courons pour l’instant aucun danger. Le seul pays d’Europe sérieusement menacé est l’Angleterre, qui a dû, comme les États-Unis, ouvrir ses universités aux filles, et où la chambre des communes a déjà été appelée plusieurs fois à discuter un bill sur les droits électoraux des femmes. Un parti actif et bien organisé entretient chez elle ce que nos voisins appellent une « agitation, » en faveur du sexe injustement sacrifié par la loi et les mœurs.

L’âpreté des Anglaises à forcer l’entrée des carrières masculines tient à une situation particulière. L’excédent de la population féminine sur la population mâle, pour l’Angleterre et l’Ecosse réunies, est d’environ un million. C’est dire que la terre britannique est encombrée de vieilles filles. Une légende nationale les occupe dans le ciel à découper des étoiles. En attendant, elles voudraient gagner leur pain et conquérir leur indépendance. C’est une véritable lutte pour l’existence. Les Anglais résistent vigoureusement, en grande partie, il faut le dire, par la crainte égoïste que la concurrence féminine n’augmente l’encombrement des carrières, mais ils se sentent si peu en sûreté qu’ils commencent à écrire des livres sur le temps où l’homme aura été détrôné. Un de leurs écrivains les plus distingués et les plus spirituels, M. Walter Besant, s’est diverti à peindre la société britannique au XXIe siècle dans un pamphlet intitulé : la Révolte de l’homme, dont les extravagances recouvrent un grand fonds de sagesse pratique. C’est le royaume de la fantaisie et le règne du bon sens. Malgré l’énormité de la bouffonnerie, les applications sautent aux yeux et nous croyons que, même pour des oreilles françaises, la leçon s’entendra à demi-mot.

Dans la société de l’avenir, entrevue par M. Walter Besant un jour de cauchemar, la femme prend sa revanche du passé : elle opprime l’homme. M. Walter Besant s’en indigne. A mon sens, il a tort. L’homme ne s’est pas fait faute d’abuser du pouvoir pendant qu’il l’avait ; pourquoi la femme n’en abuserait-elle pas à son tour quand elle le pourra ? Il était dans l’ordre des choses et dans la nature humaine que les Anglaises se vengeassent des Anglais dès que ceux-ci leur en auraient fourni les moyens en votant la grande réforme de l’égalité des deux sexes devant la loi.

Les représailles commencèrent avec l’entrée des femmes au parlement. Dès les premiers débats où elles intervinrent, les hommes furent écrasés par le sentiment de leur propre infériorité. Ce n’est pas que les arguments portés à la tribune par les oratrices fussent meilleurs que ceux des orateurs ; les mauvaises langues prétendaient même qu’ils étaient moins solides et que la passion y prenait la place de la logique ; mais c’étaient là propos de réactionnaires méritant peu de créance. La vérité est que les femmes maniaient les armes redoutables qu’on nomme en style parlementaire les « personnalités » avec une audace et une dextérité qui laissaient leurs adversaires abasourdis. Les hommes n’étaient pas de force à lutter. Le découragement et l’impatience se mirent dans leurs rangs. Un jour que la séance était devenue particulièrement pénible, les députés mâles des deux chambres quittèrent la salle en masse. Ce fut une grande faute. Demeurée maîtresse du champ de bataille, l’opposition s’occupa immédiatement de réviser les lois, et elle s’y prit de la manière la plus simple ; la législation d’avant la grande réforme fut purement et simplement rétablie, mais en intervertissant l’ordre des sexes ; où le législateur avait écrit « homme, » on mit « femme, » et réciproquement. En somme, c’était assez juste. Depuis tant de milliers d’années que les hommes légiféraient sur les femmes, ils avaient constamment négligé le précepte : « Ne fais pas à autrui ce que tu ne veux pas qu’on te fasse ; » on leur appliquait la peine du talion.

Cette grande révolution avait porté ses fruits au moment où s’ouvre le volume de la Révolte de l’homme. Les femmes avaient accaparé les fonctions publiques et les professions libérales, elles étaient ministres, gens de loi, facteurs, sergens de ville. M. Walter Besant s’efforce naturellement de montrer que sous leur gouvernement tout allait mal. Je ne saurais être de son avis. Il y avait, comme dans toutes choses humaines, un mélange de bon et de mauvais ; seulement les choses allant bien et les choses allant mal n’étaient pas les mêmes que sous l’ancien gouvernement masculin.

L’industrie souffrait. A force de faire des lois, par bonté d’âme, pour protéger l’ouvrier contre les métiers dangereux ou insalubres, le nouveau régime avait été obligé de fermer beaucoup d’usines et avait rendu un air champêtre à Birmingham et à Manchester.

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L’ignorance des jeunes générations mâles, réduites aux anciens cours de demoiselles, avait porté un coup funeste aux lettres et aux sciences. Les femmes avaient amèrement trompé à cet égard les espérances de leur parti. Elles s’étaient emparées des établissements d’instruction supérieure, elles avaient passé autant d’examens qu’un jeune Français de l’an 1883, elles avaient conquis d’innombrables diplômes, écrit des monceaux de livres : la faculté créatrice n’était pas venue. Cent cinquante ans après l’émancipation, la célèbre lettre de Joseph de Maistre à sa fille, sur les chefs-d’œuvre que les hommes ont faits et que les femmes n’ont pas faits, était aussi vraie que le jour où le grand réactionnaire l’avait écrite.

Il y avait encore une ou deux ombres au tableau, mais le chapitre des compensations n’était pas à dédaigner. La paix, sinon la satisfaction, régnait dans tous les ménages anglais. Quelques mesures coercitives sagement entendues en avaient banni les habitudes de violence auxquelles la populace de la Grande-Bretagne avait dû jadis un renom de brutalité. Dès qu’il avait été acquis que les maris qui battaient leur femme étaient mis en prison, les mœurs des maris anglais s’étaient soudainement adoucies. Le changement de vie avait achevé la métamorphose. Depuis que les mères étaient occupées au dehors, les pères avaient dû les suppléer à la maison. Ils tenaient le ménage, gardaient les enfants, faisaient la cuisine, et leur caractère avait gagné sensiblement à ces habitudes paisibles.

Au premier abord, ces derniers détails paraîtront invraisemblables au lecteur. Une minute de réflexion le convaincra que le nouveau régime n’avait pas de conséquence plus inévitable. Quand les femmes n’auront plus le temps ou le goût d’être mères de famille, il faudra bien que les hommes tâchent à les remplacer, et c’est pourquoi, — soit dit en passant, — un grand nombre d’entre eux considèrent de mauvais œil, en France même, les nouveaux systèmes d’éducation féminine. Ils ne reprochent pas aux lycées de filles ce qu’on y apprend, ils leur reprochent ce qu’on n’y apprend pas et ce qu’on y désapprend. Ils ne voient pas péril en la demeure à ce qu’une jeune personne sache quelques bribes d’algèbre et de chimie, ils ont même l’impertinence de trouver la chose en soi assez indifférente ; ils en veulent à l’algèbre et à la chimie des heures qu’elles dérobent aux travaux d’intérieur. Ils remarquent que la sollicitude ministérielle n’a pas réservé un seul moment de la journée pour enseigner à la jeune fille à rester chez soi et à s’y plaire, ce qui est pourtant un talent plus essentiel à son bonheur et au bonheur des siens que de savoir résoudre une équation, — fût-ce du second degré. Ils ont un obscur pressentiment qu’il lui paraîtra rebutant, après avoir conquis des parchemins universitaires, de manier le balai ou de s’asseoir derrière un comptoir, et les bienfaits de l’état lui font peur pour elle. Ils calculent que les classes peu aisées sont destinées par nos mœurs à fournir la principale clientèle des lycées de filles, que tout le monde ne peut pas être institutrice, et ils se demandent si on ne nous prépare pas ce que les gymnases de filles ont donné à la Russie et commencent à donner à Berlin : des générations de déclassées. Ainsi pense tout ce qui craint qu’on ne nous gâte ce que la France produit de meilleur, la petite bourgeoise française, laborieuse et économe, reine des ménagères, et si gentille par-dessus le marché ! Les réponses des promoteurs des lycées, quand on leur soumet ces objections, ne sont pas toujours rassurantes. Quelqu’un demandait à l’un d’eux quel avenir ses projets préparaient aux élèves de l’état : — Un abîme ! s’écria avec feu cet homme de sens ; un abîme ! — Son interlocuteur se tut ; il n’y avait rien à dire à cela.

Les Anglaises du XXIe siècle exagéraient la prudence, et pour cause, dans les matières d’éducation. Leur propre expérience les avait instruites, et elles se gardaient d’éveiller chez leurs époux des aspirations propres à les dégoûter de leur humble destinée ; elles avaient trop peur d’une contre-révolution. Le temps épargné sur les classes était consacré à développer chez les garçons la grâce et la vigueur du corps : Sous le gouvernement des femmes, les Anglais étaient devenus en quelques générations la plus belle race d’hommes du monde, ce qui est quelque chose, et il n’y avait pas de raison pour que le nouveau régime ne durât point, sans un vice incurable qu’une distraction des fondatrices les avait empêchées d’apercevoir.

Dans les contes de fées, il arrive souvent que tous les malheurs du prince Charmant ou de la princesse Belle-Étoile viennent de ce que le roi leur père et la reine leur mère ont oublié d’inviter au baptême l’une des fées. L’immortelle accourt irritée et punit sur l’enfant l’étourderie des parens. Les gracieuses usurpatrices de M. Walter Besant avaient fait comme le roi et la reine des contes, et la fée qu’elles avaient oublié d’inviter au baptême de leur émancipation était la plus puissante de toutes. On la nomme la Nature, et l’univers entier obéit à ses décrets ; mais les champions des droits des femmes négligent à dessein de la consulter. Ils craignent que sa réponse ne les gêne pour soutenir que les deux sexes ont été créés en vue des mêmes fins, qu’ils ont reçu en naissant les mêmes attributions, que c’est par une injustice de la société que les pères sont les pères et que les mères sont les mères, et qu’il suffirait d’une bonne loi pour changer tout cela.

Les Anglaises de l’avenir n’avaient pas demandé à la Nature si elle verrait des inconvénients à ce que les deux sexes échangeassent leurs rôles. Cette inadvertance amena un désastre. Depuis que les professions étaient exclusivement entre les mains des femmes, une jeune fille ne pouvait songer à s’établir qu’après s’être fait une position lui permettant d’entretenir une famille. La plupart d’entre elles, grâce à l’encombrement toujours croissant des carrières, arrivaient à trente ans et au-delà avant d’être en situation de se marier. L’antique usage leur accordait alors, pour prix de tant d’efforts, un époux assorti, grisonnant, d’âge morose et de passions amorties. Elles trouvèrent l’usage barbare et sot. Les hommes, du temps qu’ils étaient les maîtres, ne s’y étaient jamais soumis pour leur compte ; on avait vu continuellement, sous leur règne, des barbons épouser de jeunes tendrons ; le contraire était de bonne guerre. Sur cet admirable raisonnement, les Anglaises se mirent à épouser de petits jeunes gens que la cupidité ou l’ambition des familles leur sacrifiaient, et l’Angleterre fut peuplée d’Agnès et de Rosines barbus cherchant à échapper à des Arnolphes et des Bartholos en jupons. Le plus grave, c’est qu’ils n’échappaient pas.

Désir de nonne est un feu qui dévore,

Désir d’Anglaise est cent fois pire encore.

D’ailleurs les jeunes gens n’avaient pas le choix. Les demoiselles étaient toutes dans le même cas, obligées de travailler quinze ou vingt ans avant de penser à prendre mari, et la chambre des pairesses avait fait une loi contraignant les garçons d’épouser, sous peine de détention perpétuelle. Ils s’exécutaient en rechignant, se montraient époux froids et ennuyés. La difficulté de gagner leur cœur était devenue un des lieux-communs de la littérature d’imagination. Ce n’est pas tout. Le mécontentement de la population mâle commençait à gagner la jeunesse de l’autre sexe. Les Juliettes occupées à passer des examens et à courir après une position sociale trouvaient inique que, pendant ce temps, leurs tantes et grand’tantes leur enlevassent leurs amoureux. On avait beau faire sonner à leurs oreilles les grands mots de dignité, de relèvement, d’indépendance, les pauvrettes ne pouvaient s’empêcher de soupirer en pensant au temps où d’occupation sérieuse de la vie était de flirter. En vain leur faisait-on valoir l’immense considération que le sexe fort, depuis la grande révolution de l’émancipation, éprouvait pour l’autre sexe pris en masse ; elles auraient préféré d’être moins considérées en masse et d’avoir plus de tendresse en particulier. Rendre les maris amoureux était devenu une question vitale pour le royaume. En attendant qu’elle fût résolue, la population décroissait avec une rapidité inquiétante.

Sur ces entrefaites, il y eut une crise ministérielle à Londres. Le cabinet whig tomba, précisément sur la question des hommes. Son chef, Mlle Constance de Carlyon, était une charmante personne que des facultés exceptionnelles avaient portée aux plus hautes fonctions de l’état à un âge où ses contemporaines étaient encore sur les bancs. Elle avait fait preuve au pouvoir d’idées singulièrement larges et libérales. Elle s’était, entre autres, déclarée partisan d’une amélioration de la condition de l’homme, sur quoi les matrones de la chambre des pairesses, qui avaient tout à perdre et rien à gagner à un changement, se mirent dans l’opposition et renversèrent le ministère. La chambre des communes n’existait plus. Dès que les femmes y avaient été entre elles, il s’y était introduit de tels abus de langage qu’on se serait cru dans certains conseils municipaux du continent. Le gouvernement britannique avait été obligé de la supprimer.

L’opinion de Constance sur la nécessité de relever le sexe mâle ne fut nullement ébranlée par son échec parlementaire. C’était un esprit ferme en ses desseins, surtout lorsque son intérêt personnel était en cause, — elle ressemblait en cela à la plupart des ministres masculins ; — et elle avait un intérêt personnel pressant dans l’affaire des droits des hommes. Elle ne raisonnait pas sur la question d’après des considérations philosophiques abstraites et sèches, elle raisonnait avec son cœur, selon l’habitude qui rend son sexe si aimable et si illogique, et son bon petit cœur lui soufflait qu’il y aurait de l’inhumanité à ce que son cousin Edward, avec ses vingt-deux ans et sa jolie figure, fût obligé de par la loi à épouser la duchesse de Dustanburgh, qui avait soixante-cinq ans, la goutte, un nez crochu, et qui avait déjà consommé trois maris, morts, disait la voix publique, de langueur et d’ennui. Le comte Edward de Chester était là-dessus du même sentiment que Mlle de Carlyon. C’était un garçon dont l’éducation avait été extrêmement superficielle. Il n’avait guère appris dans son pensionnat qu’à chanter la romance et à jouer au cricket, mais il y avait deux choses qu’il avait découvertes tout seul, sans maîtres et sans livres : il avait très envie d’épouser sa cousine Constance, qui était jeune et belle, et il mourrait en prison plutôt que d’épouser la duchesse, qui était vieille et laide. C’étaient là toutes ses opinions politiques. Elles lui suffirent pour conquérir un royaume.

La noble dame à laquelle Edward préférait le martyre était le plus grand personnage de l’Angleterre par la naissance, la fortune et l’influence. Il va de soi qu’elle était l’adversaire politique de Mlle de Carlyon. Chargez deux femmes éprises du même homme de rédiger le règlement de la pêche à la ligne, elles ne tomberont jamais d’accord ; c’est impossible. La duchesse s’inquiétait peu de la résistance du beau garçon sur qui elle avait jeté son dévolu. Le comte était orphelin ; sa tutrice était la créature de la duchesse ; lui-même, lorsqu’il se verrait placé tout de bon entre la réclusion perpétuelle et le mariage, il ferait comme les ingénues du vieux temps, que leurs parens menaçaient du couvent, il aurait des vapeurs et des crises de nerfs et finalement obéirait. Une fois mariés, la duchesse se chargeait de le mater ; ses trois maris lui avaient donné l’expérience de ces sortes de choses, et les procédés n’avaient pas changé depuis l’École des femmes ; ils n’étaient que retournés. La duchesse s’y prendrait d’abord par la tendresse et la douceur et serait l’épouse la plus indulgente des Iles-Britanniques.

Je te bouchonnerai, baiserai, mangerai ;

Tout comme tu voudras tu pourras te conduire.

Elle aurait soin de ne négliger aucune des séductions de la richesse ; elle lui donnerait, comme aux trois autres, tout ce qu’il voudrait : chiens, chevaux, bonne chère et grand train.

Ta forte passion est d’être brave et leste ;

Tu le seras toujours, va, je te le proteste.

Que si ses soins demeuraient inutiles et que l’ingrat s’obstinât à la bouder, il lui restait la rigueur, et, ventre-saint-gris ! ils connaissaient bien mal la duchesse de Dustanburgh ceux qui s’imaginaient qu’elle hésiterait à en user, dût-elle coiffer une quatrième fois le bonnet de veuve/ Attendez, monsieur le comte, marmottait-elle entre ses dents, que nous soyons dans mon château du Northumberland. Un fond de cachot me vengera de tout. Cependant Edward semblait perdu. Personne, dans le public, ne croyait qu’il osât braver jusqu’au bout sa puissante adoratrice. On comptait sans l’amour, qui donne de l’esprit aux filles, sous tous les régimes. Le dieu malin inspira à Constance, pour sauver son cousin, une ruse diabolique. Elle demanda officiellement la main du comte de Chester à sa tutrice, en alléguant que la loi par laquelle les garçons étaient contraints au mariage leur laissait le choix entre les diverses prétendantes. Elle ajoutait que son intention était de soumettre la cause au parlement, afin de fixer une fois pour toutes la jurisprudence. Les gens d’ordre gémirent en apprenant cette nouvelle et blâmèrent Mlle de Carlyon ; ils devinaient qu’on allait agiter le pays. L’église orthodoxe ne se méprit pas sur la portée de l’interpellation et poussa des cris de colère ; elle avait eu la complaisance de retourner l’ancien dogme et de déclarer la suprématie de la femme d’institution divine, elle n’entendait pas qu’on vint lui demander de changer une seconde fois sa doctrine ; la foi s’accommode mal de ces variations. Le pays éprouvait un malaise profond. Sur toute la surface du royaume s’élevait un grand murmure où l’on ne distinguait que ces quatre mots : « Les jeunes aux jeunes ! » Le moins expérimenté sentait qu’il y avait de la révolution dans l’air. En effet, la Nature était résolue à ne pas tolérer plus longtemps un arrangement social où ses lois étaient violées. Elle était le grand meneur qui poussait l’homme à la révolte.

A cet endroit du récit, un changement complet, demeuré inexpliqué, s’opère dans l’esprit de l’auteur, M. Walter Besant. La sympathie qu’inspirent ses idées ne doit pas empêcher de reconnaître que, dans la première moitié de son volume, il est d’une partialité criante pour son sexe et d’une sévérité outrée pour l’autre. Est-ce remords, est-ce crainte de subir le sort d’Orphée chez les Thraces, est-ce indifférence d’un esprit sceptique ? Nous l’ignorons. Toujours est-il que M. Walter Besant, arrivé au moment critique de l’action, adore ce qu’il avait brûlé. Ce farouche contempteur du beau sexe fait amende honorable de ses impertinences. Il attribue aux femmes tout le bon sens, tout le sang-froid, toute la malice, pour ne laisser aux hommes que la force brutale. C’est une femme, Mme Dorothée, professeur à l’Université de Cambridge, qui a noué les premiers fils du complot destiné à renverser le gouvernement. Ce sont des femmes qui ont préparé les voies en inondant le pays de brochures anarchistes où les délices du vieux temps sont dépeintes avec un art perfide ; on y voit les filles florissant parmi les plaisirs et les travaux faciles, les garçons travaillant et obtenant pour récompense des fiancées jeunes et fraîches. Ces lectures enflammaient l’imagination de la jeunesse anglaise. Plus d’une écolière, en fermant la brochure, alla contempler dans son miroir ses joues fanées pat l’étude, ses yeux cernés par les veilles savantes, et jeta de dépit ses dictionnaires par la fenêtre, son tableau noir dans la cheminée. Plus d’un adolescent médita longuement les pages incendiaires où l’auteur lui demandait ce qu’il faisait de ses poings et à quoi lui servaient ses bras, et fit serment en lui-même de prouver à l’univers qu’il savait marcher sans lisières. La police poursuivait les brochures, mais la police féminine était comme l’autre ; elle arrivait toujours trop tard, quand le mal était fait.

Ce fut une femme, arrière-petite-fille de l’illustre Martine de Molière, qui décida les campagnes à se soulever en excitant Tom, le forgeron, à ne pas se laisser vilipender plus longtemps par sa forgeronne. Une autre femme poussa le comte de Chester à se mettre à la tête des insurgés, dont le nombre croissait rapidement. Maris mécontens et amans malheureux accouraient au camp, où de fringantes jeunes personnes s’empressaient à les parer de cocardes et attisaient dans leur cœur, par des paroles brûlantes, le feu de la révolte. Nombre de garçons arrivèrent suivis de leurs amoureuses, qui demandèrent à être armées et à partager les dangers de la campagne, car, disaient-elles, la cause des hommes était aussi leur cause : si l’insurrection triomphait, elles épouseraient leurs amoureux ; si elle était vaincue, leurs galans leur seraient enlevés, comme toujours, par les vieilles. On dut former pour les contenter un bataillon de filles, qu’on se promit de ne pas exposer. Ce furent des femmes qui bafouèrent et houspillèrent sans pitié les vénérables duègnes dépêchées par le gouvernement pour exhorter les rebelles au repentir et à la soumission. Ce furent les jeunes personnes aux cocardes qui se glissèrent, la nuit d’avant la bataille, dans le camp des soldats de l’ordre et leur firent de tels contes borgnes sur la situation, que ces braves gens désertèrent en masse, découvrant la route de Londres. Les mêmes héroïnes enrubannèrent si joliment l’armée insurgée que la population féminine, empressée à la voir passer, ne put s’empêcher d’avoir l’âme subjuguée.

Le gouvernement britannique d’alors (il faut lui rendre cette justice), perdit beaucoup moins la tête que ne l’ont fait quantité de gouvernemens mâles placés dans des circonstances analogues. Ses troupes avaient disparu sans combat, il lui restait les horse-guards, soldats d’élite s’il en fut, choisis parmi les plus beaux hommes du pays et admirablement disciplinés. Il n’y avait pas à craindre que les horse-guards lâchassent pied devant l’ennemi : on leur donna l’ordre de se porter au-devant des insurgés.

La beauté et la docilité de ces magnifiques régiments furent ce qui perdit l’état. Quand les femmes des horse-guards apprirent qu’on allait faire tuer et balafrer ces Apollons pour que la duchesse de Dustanburgh, âgée de soixante-cinq ans, pût épouser un mari de vingt-deux ans, elles se mutinèrent sous prétexte que la querelle ne les regardait pas et mirent leurs maris sous clé. Ceux-ci avaient été élevés depuis leur enfance dans la pensée que l’obéissance conjugale est le premier et le plus sacré des devoirs. Ils se laissèrent enfermer et il ne resta en ligne que deux petits tambours orphelins et un sergent veuf. Le gouvernement reconnut que c’était trop peu et renonça à la résistance. Les pairesses se déclarèrent en séance permanente ; les vieilles se préparaient à mourir sur leurs chaises curules, les jeunes voulaient voir les uniformes, car le bruit courait que le comte de Chester, en entrant à Londres, marcherait directement sur la chambre. Une pairesse entre deux âges, connue par l’ennui profond que lui causait la politique, proposa insolemment de voter une adresse de remercîmens à la duchesse de Dustanburgh pour avoir causé la chute du gouvernement. La duchesse ayant protesté avec indignation, le même membre conseilla à ses collègues de s’en aller chacune chez soi et donna l’exemple de la retraite. Une centaine de pairesses l’imitèrent. Les autres s’opiniâtrèrent, qui par courage, qui par curiosité. Tout à coup les trompettes sonnèrent, les portes s’ouvrirent… Mais à quoi bon vous conter ces choses ? Il suffit de dire qu’il n’y eut pas d’effusion de sang, que le comte de Chester fut proclamé roi, qu’il épousa Constance et que les états britanniques reprirent promptement, en apparence au moins, leur ancienne physionomie.

On se doute bien que les affaires privées furent plus difficiles à régler que les affaires publiques. La transmission de l’autorité à l’intérieur des ménages ne se fit pas sans tiraillemens. Les Anglais avaient été humiliés et persécutés, ils se dédommagèrent. Leurs exigences firent repentir amèrement les Anglaises d’avoir abandonné la politique séculaire de leur sexe et d’avoir voulu joindre les apparences du pouvoir à ses réalités. Peu à peu, cependant, les choses rentrèrent dans l’ordre ; les femmes obéirent à leurs maris et les maris ne firent rien sans consulter leurs femmes. Il en est ainsi depuis que l’homme est homme et que la femme est femme, et il en sera de même aussi longtemps qu’il y aura sur la terre des ménages bien ordonnés, c’est-à-dire, dans ma conviction profonde, jusqu’à la fin du monde.

Les personnes qui croient nécessaire de faire des lois pour atteindre ce résultat devraient méditer l’histoire de Saturne et de Rhéa. Saturne mangeait ses enfans. Rhéa n’eut garde d’en appeler avec cette brute à la justice et à la raison. Elle emmaillota des pierres et les donna à son époux en lui assurant que c’étaient des enfans. Saturne la crut, mangea les pierres et fut content. Où est le mari à qui sa femme n’a pas fait avaler des cailloux ? — On pourrait aussi proposer aux réflexions des mêmes personnes le mot connu d’une illustre princesse : — Sous les reines, disait-elle, ce sont les hommes qui gouvernent, tandis que sous les rois, ce sont les femmes. — Assurément, Abraham eut tort de chasser Agar et les Turcs sont à blâmer, mais les femmes seraient bien imprudentes de compromettre pour des chimères leur situation actuelle dans l’univers civilisé. Ce serait lâcher la proie pour l’ombre. Les avantages de la position de sexe faible et opprimé sont irremplaçables, surtout quand on est réellement le sexe faible. C’est ce que tous les vrais amis des femmes doivent leur remontrer, et c’est pourquoi la Révolte de l’homme est un petit livre très moral.

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