Francophilies

Mercredi 29 février 2012

Numéro 29

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Jules Renard, ce cryptogramme rustique

Si l’on cherche l’intrus dans Histoires naturelles, on y trouve surtout un absent : le renard. Jules ne s’y est pas risqué ; c’était un prudent. S’il s’indigne de l’affaire Dreyfus, c’est dans son Journal, pas dans le Mercure de France, dont il était le principal actionnaire (grâce à la dot de son épouse). Son nom, il s’en était discrètement moqué dans son premier roman, L’Écornifleur, mot utilisé par La Fontaine pour désigner ledit animal.

Le Livre

Histoires naturelles
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Si l’on cherche l’intrus dans Histoires naturelles, on y trouve surtout un absent : le renard. Jules ne s’y est pas risqué ; c’était un prudent. S’il s’indigne de l’affaire Dreyfus, c’est dans son Journal, pas dans le Mercure de France, dont il était le principal actionnaire (grâce à la dot de son épouse). Son nom, il s’en était discrètement moqué dans son premier roman, L’Écornifleur, mot utilisé par La Fontaine pour désigner ledit animal. Dans cette autofiction avant la lettre, il raconte une histoire de « demi-viol » (son expression), qui reste « choquante » aujourd’hui, écrit l’écrivain britannique Julian Barnes dans la London Review of Books. Là, il avait fait preuve de fermeté, refusant de céder à son éditeur, qui lui demandait de retirer un passage scabreux. Ce roman comporte aussi une innovation : le « dialogue intermittent », où les répliques viennent comme au théâtre, sans les inutiles « dit-il », « dit-elle »… Il en était fier, de cette innovation, jusqu’à ce qu’il découvre avoir été devancé par la comtesse de Ségur. Julian Barnes regrette que « son chef-d’œuvre », le Journal, n’ait pas été traduit in extenso en anglais. Saisissant l’occasion d’une nouvelle traduction d’Histoires naturelles, il s’interroge après d’autres sur la vraie nature de ce personnage paradoxal, mi-« campagnard » mi-« urbain », qualifié par Léon Daudet de « cryptogramme rustique ». Poil de Carotte, autre autofiction racontant son enfance dans un village de la Nièvre, resta fort ignoré jusqu’à ce qu’il le porte triomphalement au théâtre dans le Paris de 1900, « le Hollywood de l’époque », dit Barnes. Cela lui valut la Légion d’honneur, qu’il recherchait depuis longtemps (il avait 36 ans). Quatre ans plus tard, il devint maire de son village, reprenant le siège de son mécréant de père, qui s’était suicidé sept ans plus tôt avec son fusil.

Renard donne à Barnes le sentiment d’avoir toujours hésité entre la gloire parisienne et l’humilité de la vie de province, entre le glamour et le terroir. Il illustre cette tension en opposant divers passages du Journal. Celui, par exemple, où Renard exprime sa fascination pour Sarah Bernhardt, son trouble quand elle lui propose de l’embrasser : « Sur un signe de Sarah Bernhardt, je la suivrais au bout du monde. » « Avec ma femme », ajoute-t-il après une virgule bien sentie. Et celui-ci : « Comme maire, je dois veiller au bon état des chemins ruraux ; comme poète, je préfère les voir mal entretenus. »

Barnes dit son admiration pour l’auteur d’Histoires naturelles : le style, l’intelligence, la poésie. Admiration un peu déconcertée, en  raison de « l’absence totale de sentimentalisme » de ces textes ciselés au cutter. Voulant communiquer son enthousiasme à ses compatriotes de l’ère Cameron, il cite divers passages, se fondant sur la nouvelle traduction anglaise. Sans en percevoir les faiblesses. Les grenouilles « assises en tailleur » deviennent « assises comme des tailleurs [like tailors] ». La superbe phrase sur le paon « Il relève sa robe à queue toute lourde des yeux qui n’ont pu se détacher d’elle » devient ce galimatias : « Lifts the tail of his gown, which is weighed down by the gaze of those who’ve been unable to take their eyes off him. » Le papillon, « ce billet doux plié en deux cherche une adresse de fleur » devient le plat « a love letter, folded in two… looking for a flowery address ». Pas un mot pour rappeler que cette phrase compose à elle seule une « histoire naturelle ». Comme si Barnes n’était qu’à demi sensible à la passion de la concision qui animait Renard. Pour revenir au Journal, il fait  un contresens à  propos du fameux baiser échangé avec Sarah Bernhardt :  « Je l’embrasse un petit peu, du coin de la bouche » devient « I kiss her just a little on the corner of the mouth ». Les francophiles ont du plomb dans l’aile. 

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