Quand les grands esprits européens se rencontrent
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Quand les grands esprits européens se rencontrent

Écrit par La rédaction de Books publié le 10 janvier 2017

Desiderius Erasmus/ C.J. Visscher. Wellcome Library, London.

Le programme européen Erasmus fête cette année ses 30 ans. Conçu pour favoriser les échanges entre universités, le dispositif a pris le nom du grand humaniste de la Renaissance, Erasme. Cette conversation savante à l’échelle du continent, Voltaire la préfigure dans ses Dialogues Philosophiques. Il convoque Erasme, Lucien de Samosate et Rabelais pour des échanges pleins d’esprit.

 

Lucien fit, il y a quelque temps, connaissance avec Érasme, malgré sa répugnance pour tout ce qui venait des frontières d’Allemagne. Il ne croyait pas qu’un Grec dût s’abaisser à parler avec un Batave ; mais ce Batave lui ayant paru un mort de bonne compagnie, ils eurent ensemble cet entretien :

Lucien. — Vous avez donc fait dans un pays barbare le même métier que je faisais dans le pays le plus poli de la terre ; vous vous êtes moqué de tout ?

Érasme. — Hélas ! je l’aurais bien voulu ; c’eût été une grande consolation pour un pauvre théologien tel que je l’étais ; mais je ne pouvais prendre les mêmes libertés que vous avez prises.

Lucien. — Cela m’étonne : les hommes aiment assez qu’on leur montre leurs sottises en général, pourvu qu’on ne désigne personne en particulier ; chacun applique alors à son voisin ses propres ridicules, et tous les hommes rient aux dépens les uns des autres. N’en était-il donc pas de même chez vos contemporains ?

Érasme. — Il y avait une énorme différence entre les gens ridicules de votre temps et ceux du mien : vous n’aviez affaire qu’à des dieux qu’on jouait sur le théâtre, et à des philosophes qui avaient encore moins de crédit que les dieux ; mais, moi, j’étais entouré de fanatiques, et j’avais besoin d’une grande circonspection pour n’être pas brûlé par les uns ou assassiné par les autres.

Lucien. — Comment pouviez-vous rire dans cette alternative ?

Érasme. — Aussi je ne riais guère ; et je passai pour être beaucoup plus plaisant que je ne l’étais : on me crut fort gai et fort ingénieux, parce qu’alors tout le monde était triste. On s’occupait profondément d’idées creuses qui rendaient les hommes atrabilaires. Celui qui pensait qu’un corps peut être en deux endroits à la fois était près d’égorger celui qui expliquait la même chose d’une manière différente. Il y avait bien pis ; un homme de mon état qui n’eût point pris de parti entre ces deux factions eût passé pour un monstre.

Lucien. — Voilà d’étranges hommes que les barbares avec qui vous viviez ! De mon temps, les Gètes et les Massagètes étaient plus doux et plus raisonnables. Et quelle était donc votre profession dans l’horrible pays que vous habitiez ?

Érasme. — J’étais moine hollandais.

Lucien. — Moine ! quelle est cette profession-là ?

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Érasme. — C’est celle de n’en avoir aucune, de s’engager par un serment inviolable à être inutile au genre humain, à être absurde et esclave, et à vivre aux dépens d’autrui.

Lucien. — Voilà un bien vilain métier ! Comment avec tant d’esprit aviez-vous pu embrasser un état qui déshonore la nature humaine ? Passe encore pour vivre aux dépens d’autrui : mais faire vœu de n’avoir pas le sens commun et de perdre sa liberté !

Érasme. — C’est qu’étant fort jeune, et n’ayant ni parents ni amis, je me laissai séduire par des gueux qui cherchaient à augmenter le nombre de leurs semblables.

Lucien. — Quoi ! il y avait beaucoup d’hommes de cette espèce ?

Érasme. — Ils étaient en Europe environ six à sept cent mille.

Lucien. — Juste ciel ! le monde est donc devenu bien sot et bien barbare depuis que je l’ai quitté ! Horace l’avait bien dit, que tout irait en empirant : Prigeniem vitiosiorem.

Érasme. — Ce qui me console, c’est que tous les hommes, dans le siècle où j’ai vécu, étaient montés au dernier échelon de la folie ; il faudra bien qu’ils en descendent, et qu’il y en ait quelques-uns parmi eux qui retrouvent enfin un peu de raison.

Lucien. — C’est de quoi je doute fort. Dites-moi, je vous prie, quelles étaient les principales folies de votre temps.

Érasme. — Tenez, en voici une liste que je porte toujours avec moi ; lisez.

Lucien. — Elle est bien longue.

Lucien lit et éclate de rire.

Rabelais survient.

Rabelais. — Messieurs, quand on rit, je ne suis pas de trop ; de quoi s’agit-il ?

Lucien et Érasme. — D’extravagances.

Rabelais. — Ah ! je suis votre homme.

Lucien, à Érasme. — Quel est cet original ?

Érasme. — C’est un homme qui a été plus hardi que moi et plus plaisant ; mais il n’était que prêtre, et pouvait prendre plus de liberté que moi qui étais moine.

Lucien, à Rabelais. — Avais-tu fait, comme Érasme, vœu de vivre aux dépens d’autrui ?

Rabelais. — Doublement : car j’étais prêtre et médecin. J’étais né fort sage, je devins aussi savant qu’Érasme ; et voyant que la sagesse et la science ne menaient communément qu’à l’hôpital ou au gibet ; voyant même que ce demi-plaisant d’Érasme était quelquefois persécuté, je m’avisai d’être plus fou que tous mes compatriotes ensemble ; je composai un gros livre de contes à dormir debout, rempli d’ordures, dans lequel je tournai en ridicule toutes les superstitions, toutes les cérémonies, tout ce qu’on révérait dans mon pays, toutes les conditions, depuis celle de roi et de grand pontife jusqu’à celle de docteur en théologie, qui est la dernière de toutes : je dédiai mon livre à un cardinal, et je fis rire jusqu’à ceux qui me méprisaient.

Lucien. — Qu’est-ce qu’un cardinal, Érasme ?

Érasme. — C’est un prêtre vêtu de rouge, à qui l’on donne cent mille écus de rente pour ne rien faire du tout.

Lucien. — Vous m’avouerez du moins que ces cardinaux-là étaient raisonnables. Il faut bien que tous vos concitoyens ne fussent pas si fous que vous le dites.

Érasme. — Que M. Rabelais me permette de prendre la parole. Les cardinaux avaient une autre espèce de folie, c’était celle de dominer ; et comme il est plus aisé de subjuguer des sots que des gens d’esprit, ils voulurent assommer la raison qui commençait à lever la tête. M. Rabelais, que vous voyez, imita le premier Brutus, qui contrefit l’insensé pour échapper à la défiance et à la tyrannie des Tarquins.

Lucien. — Tout ce que vous me dites me confirme dans l’opinion qu’il valait mieux vivre dans mon siècle que dans le vôtre. Ces cardinaux dont vous me parlez étaient donc les maîtres du monde entier, puisqu’ils commandaient aux fous ?

Rabelais. — Non ; il y avait un vieux fou au-dessus d’eux.

Lucien. — Comment s’appelait-il ?

Rabelais. — Un papegaut. La folie de cet homme consistait à se dire infaillible, et à se croire le maître des rois ; et il l’avait tant dit, tant répété, tant fait crier par les moines, qu’à la fin presque toute l’Europe en fut persuadée.

Lucien. — Ah ! que vous l’emportez sur nous en démence ! Les fables de Jupiter, de Neptune et de Pluton, dont je me suis tant moqué, étaient des choses respectables en comparaison des sottises dont votre monde a été infatué. Je ne saurais comprendre comment vous avez pu parvenir à tourner en ridicule avec sécurité des gens qui devaient craindre le ridicule encore plus qu’une conspiration. Car enfin on ne se moque pas de ses maîtres impunément : et j’ai été assez sage pour ne pas dire un seul mot des empereurs romains. Quoi ! votre nation adorait un papegaut ! Vous donniez à ce papegaut tous les ridicules imaginables, et votre nation le souffrait ! Elle était donc bien patiente ?

Rabelais. — Il faut que je vous apprenne ce que c’était que ma nation. C’était un composé d’ignorance, de superstition, de bêtise, de cruauté et de plaisanterie. On commença par faire pendre et par faire cuire tous ceux qui parlaient sérieusement contre les papegauts et les cardinaux. Le pays des Welches, dont je suis natif, nagea dans le sang ; mais, dès que ces exécutions étaient faites, la nation se mettait à danser, à chanter, à faire l’amour, à boire et à rire. Je pris mes compatriotes par leur faible ; je parlai de boire, je dis des ordures, et avec ce secret tout me fut permis. Les gens d’esprit y entendirent finesse, et m’en surent gré ; les gens grossiers ne virent que les ordures, et les savourèrent : tout le monde m’aima, loin de me persécuter.

Lucien. — Vous me donnez une grande envie de voir votre livre. N’en auriez-vous point un exemplaire dans votre poche ? Et vous, Érasme, pourriez-vous aussi me prêter vos facéties ?

(Ici Érasme et Rabelais donnent leurs ouvrages à Lucien, qui en lit quelques morceaux, et, pendant qu’il lit, ces deux philosophes s’entretiennent.)

Rabelais, à Érasme. — J’ai lu vos écrits, et vous n’avez pas lu les miens, parce que je suis venu un peu après vous. Vous avez peut-être été trop réservé dans vos railleries, et moi trop hardi dans les miennes ; mais à présent nous pensons tous deux de même. Pour moi, je ris quand je vois un docteur arriver dans ce pays-ci.

Érasme. — Et moi je le plains ; je dis : Voilà un malheureux qui s’est fatigué toute sa vie à se tromper, et qui ne gagne rien ici à sortir d’erreur.

Rabelais. — Comment donc ! n’est-ce rien d’être détrompé ?

Érasme. — C’est peu de chose quand on ne peut plus détromper les autres. Le grand plaisir est de montrer le chemin à ses amis qui s’égarent, et les morts ne demandent leur chemin à personne.

Érasme et Rabelais raisonnèrent assez longtemps. Lucien revint après avoir lu le chapitre des Torcheculs et quelques pages de l’Éloge de la folie. Ensuite ayant rencontré le docteur Swift, ils allèrent tous quatre souper ensemble.

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