Halte au neurosexisme !

Halte au neurosexisme !

Puisqu’on vous le dit : les garçons sont doués pour les systèmes, les filles pour l’empathie. Et c’est à cause de leur cerveau. Vraiment ?

Publié dans le magazine Books, mars 2011.

Le cerveau des femmes est ainsi fait que « leurs aptitudes relèvent d’un domaine qui n’est pas celui de l’initiative politique ou de l’organisation sociale », assurait le neurologue Charles Dana dans le New York Times du 27 juin 1915. Une posture à rapprocher, pour Cordelia Fine, des conclusions que tirent aujourd’hui de nombreux spécialistes du « développement personnel » – avec à leur tête John Gray, l’auteur du célèbre Les hommes viennent de Mars… – des études neurologiques sur les origines biologiques du genre. Cette chercheuse en psychologie à l’université australienne Macquarie ne décolère pas de les voir invoquer les caractéristiques du cerveau pour expliquer, par exemple, en quoi les femmes seraient mieux « programmées » pour se lever lorsqu’un bébé pleure la nuit. « Du neurosexisme, du sexisme drapé dans les atours de la science », dénonce-t-elle, accusant les scientifiques d’extrapoler les résultats de leurs études, voire d’adopter une méthodologie contestable.

« Dans les années 1980, explique le New York Times, le neurologue Norman Geschwind a avancé que la montée de testostérone au cours de la huitième semaine de grossesse aboutit chez les garçons à un hémisphère gauche plus petit, générant un potentiel de développement accru de l’hémisphère droit », auquel sont associés « les talents artistiques, musicaux ou mathématiques ». Fine relève que « plusieurs études » ne sont pas arrivées au même constat. Mais quand bien même, quelles conclusions en tirer ? Si elle reconnaît qu’il existe des différences entre cerveaux « masculin » et « féminin », et que femmes et hommes ont tendance à réussir dans des domaines différents, rien ne dit que ceci explique cela : « Peut-être est-ce lié, explique-t-elle au Guardian. Mais on trouve dans les travaux scientifiques actuels un nombre étonnant de lacunes, de suppositions, d’incohérences. »

Elle épingle notamment une étude supervisée par Simon Baron-Cohen, un spécialiste de l’autisme, au cours de laquelle on a montré à des bébés âgés de quelques jours des mobiles et des visages. Conclusion : les garçons ont tendance à regarder plus longtemps le mobile, tandis que les filles s’attardent davantage sur un visage. Ce qui tend à accréditer l’idée que les garçons sont naturellement doués pour les systèmes, et les filles pour l’empathie. Cordelia Fine pointe plusieurs failles méthodologiques. Baron-Cohen les réfute dans The Psychologist, et déplore que la louable volonté de Fine de souligner le rôle des facteurs sociaux dans la constitution du genre la mène à l’excès inverse, le refus de tout déterminant biologique. Même son de cloche dans Science, où la psychologue Diane Halpern regrette que Fine ignore les résultats d’études sérieuses attestant les différences entre cerveau masculin et cerveau féminin. Tout en soulignant : « Nos cerveaux évoluent en réaction à nos expériences. Les différences entre ceux des hommes et ceux des femmes peuvent avoir été causées par (et non être la cause) des vécus différents. »

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