Cnossos, le fabuleux destin d’une imposture
Près d’un million de touristes visitent chaque année le site de Cnossos, en Crète. Combien savent que tout, ou presque, y est le fruit de l’imagination d’un archéologue britannique ? Oscillant entre restauration et contrefaçon, la science a noué ici une étrange relation avec l’art et les idéaux du temps. Le plus vieux site de Méditerranée est un formidable miroir du XXe siècle.
© Berthold Steinhilber/laif-REA
Le site du palais de Cnossos. La polchromie des colonnes est le fruit de l'imaginatin d'Evans
Les chefs-d’œuvre de l’art minoen ne sont pas ce que l’on croit. Les fresques aux couleurs vives qui décoraient jadis les murs du palais préhistorique de Cnossos, en Crète, sont aujourd’hui les fleurons du Musée archéologique d’Héraklion, à quelques kilomètres du site. Datant du début ou du milieu du deuxième millénaire avant Jésus-Christ, elles comprennent certaines des plus célèbres images de la culture européenne antique, reproduites sur d’innombrables cartes postales, affiches, et autres tee-shirts : le magnifique jeune « prince » avec sa couronne de fleurs, marchant à travers un champ de lis ; les cinq dauphins bleus évoluant dans leur monde sous-marin, entre vairons et oursins ; les trois Dames en bleu (la couleur favorite des Minoens) avec leur chevelure noire bouclée, leurs robes courtes, et leurs mains agitées, comme surprises en pleine conversation. Le monde préhistorique que ces œuvres évoquent semble à certains égards lointain et étrange ; pourtant, il paraît en même temps reconnaissable, presque moderne ; et cela nous rassure.
La vérité est que ces célèbres images sont dans une large mesure modernes. Comme n’importe quel visiteur à l’œil exercé peut le constater, ce qui a survécu des peintures originales se réduit généralement à quelques centimètres carrés tout au plus. Le reste est plus ou moins une reconstruction très imaginative, commandée dans la premièr (...)
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Notes
2| Il est beaucoup question du peintre italien du xxe siècle Giorgio De Chirico plus loin dans l’article. Jane Ellen Harrison est une érudite britannique spécialiste de l’Antiquité, morte en 1928. Quant à Hilda Doolittle, dite H.D. c’était une poétesse et femme de lettres américaine de la première moitié du XXe siècle, qui suivit une analyse avec Freud à Londres. L’expression Summer of Love désigne l’été 1967 au cours duquel des dizaines de milliers de jeunes venus du monde entier se rassemblèrent à San Francisco et dans sa région.
3| Barbara Hepworth est une sculptrice britannique contemporaine, célèbre pour son style monumental.
4| Le tome 2 de Black Athena. Les racines afro-asiatiques de la civilisation classique est paru aux Presses universitaires de France en 1999. Dans cet ouvrage controversé, Martin Bernal soutient que la civilisation africaine est à l’origine de la civilisation européenne, via la filiation entre l’Égypte et la Grèce antique.
5| Le poète et romancier britannique Robert Graves est surtout connu aujourd’hui pour ses romans historiques, qui se déroulent dans l’Antiquité. Avec Moi, Claude, il a inventé l’autobiographie fictive. L’archéologue américaine, d’origine lituanienne, Marie Gimbutas est notamment l’auteur de l’ouvrage The Civilization of the Goddess (« La civilisation de la déesse »). Elle y développe l’idée d’une civilisation pré-indo-européenne matriarcale, caractérisée par le culte d’une déesse mère. Ses thèses sont aujourd’hui très contestées.
Bibliographie
Mika Waltari, Sinouhé l’Égyptien, L’un des très rares romans historiques à s’être intéressés à la Crète minoenne. Waltari s’est appuyé sur les travaux disponibles à son époque. La Crète que découvre son héros, au cours de ses nombreuses pérégrinations, doit donc beaucoup à la thalassocratie décrite par Evans.
Sources de l'article
The New York Review of Books
Créé en 1963, ce bimensuel publié à New York est une véritable institution intellectuelle et littéraire. Rédigés par les meilleurs auteurs, ses essais se distinguent par une exceptionnelle qualité d’écriture et de réflexion. Hannah Arendt, Jean-Paul Sartre, Nadine Gordimer, Vaclav Havel, Gore Vidal ont écrit dans ses colonnes, faisant le succès (125 000 exemplaires vendus) et la réputation de la New York Review.








Éminente professeur de lettres classiques à Cambridge, Mary Beard est aussi critique littéraire au Times Literary Supplement. Ses prises de position, souvent à contre-courant, ont fait d’elle une vedette de la vie intellectuelle britannique. Son blog A don’s life (« Une vie de prof de fac ») est hébergé sur le site du TLS : http://timesonline.typepad.com/dons_life/


















