La dernière guerre franco-anglaise
De juillet 1940 à novembre 1942, la Grande-Bretagne mena une guerre sans merci contre les forces de Vichy, sur mer et sur terre, de l’Afrique du Nord à la Syrie en passant par Madagascar. Ce dernier épisode d’une confrontation multiséculaire plaça de Gaulle en porte-à-faux.
Le Livre
La dernière guerre de l’Angleterre contre la France
Colin Smith a longtemps été journaliste de guerre pour les journaux britanniques, comme l'Observer et le Sunday Times. On lui doit notamment un ouvrage sur la chute de Singapour en 1942, Singapore Burning.
par Colin Smith
Weidenfeld
Le 3 juillet 1940, la Royal Navy attaque la flotte française dans le port algérien de Mers el-Kébir. © Coll. O. Calonge/adoc-photos
Quand la France tomba en juin 1940, un reste de son armée et de sa marine se trouvait en Angleterre. La plupart des hommes choisirent de regagner l’Hexagone, où le gouvernement s’apprêtait à capituler. Bien peu de soldats et presque aucun marin ne reconnaissaient en Charles de Gaulle leur chef. S’étant rangé aux côtés de la Grande-Bretagne, il leur paraissait avoir bien plus gravement trahi que ne le faisait Philippe Pétain en recherchant un compromis avec l’Allemagne. Le Maréchal, au moins, était resté sur le sol français pour partager l’humiliation nationale plutôt que de s’allier à un vieil ennemi au risque de sacrifier d’autres vies dans une guerre qui semblait irrémédiablement perdue. Le 18 juin, le lendemain du jour où Pétain annonça sa décision de demander un armistice qui obligerait à coopérer avec la Wehrmacht, de Gaulle s’adressa à la nation par l’intermédiaire de la BBC : « J’invite tous les militaires français des armées de terre, de mer et de l’air, j’invite les ingénieurs français spécialistes de l’armement qui se trouvent en territoire britannique ou qui pourraient y parvenir, à se réunir à moi. J’invite les chefs, les soldats, les marins, les (...)
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Notes
1| Ancien secrétaire général de la SFIO et membre du Comité de vigilance des intellectuels antifascistes, Claude Jamet soutint la collaboration sous Pétain. Il publia Carnets de déroute en 1942.
2| L’un des artisans de la Société des nations après la Première Guerre mondiale, Jean Monnet était alors lui-même à Londres.
3| Le texte attribue cette résistance au général Noguès. En réalité, comme le fait remarquer l’historien britannique Julian Jackson dans une lettre à la London Review of Books, c’est le commandant Pierre Boisson, gouverneur général d’Afrique occidentale, qui ordonna aux troupes françaises de tirer
sur les Anglais.
4| C’est pendant cette campagne que le jeune Moshe Dayan, Juif palestinien combattant dans un régiment australien, perdit un œil.
5| Vincent Sheean a été correspondant à Paris du Chicago Tribune dans les années 1920 et 1930. Il a couvert le Blitz à Londres pour le Saturday Eneving Post. Il a traduit la biographie de Marie Curie par sa fille, Ève Curie.
6| Dans une réaction à cet article, l’historien Julian Jackson juge établi, au contraire, que la population française fut dans sa majorité probritannique dès l’automne 1940, en dépit de la propagande de Vichy.
Sources de l'article
London Review of Books
Ce bimensuel britannique a été créé en 1979. La LRB fut dans ses six premiers mois d’existence un supplément de la prestigieuse New York review of Books. Mais, depuis mai 1980, elle vole de ses propres ailes. Sa diffusion atteint 45 000 exemplaires.
Déroutant de Gaulle
Les Anglais ne comprennent guère les ressorts du Général, dont ils surévaluent le pragmatisme.
Il existe, curieusement, peu de biographies du général de Gaulle en anglais, comme le remarque l’historien britannique Julian Jackson. La meilleure est, à ce jour, celle de Jonathan Fenby, ancien correspondant de The Economist en France et en Allemagne. Paru en 2010, The General. Charles de Gaulle and the France He Saved* (« Le Général. Charles de Gaulle et la France qu’il a sauvée ») n’a pas (encore) été traduit en français. Fenby estime que le Général a « sauvé » au moins quatre fois la France : en lui permettant de sortir la tête haute du pétainisme, en apportant une solution au chaos algérien, en mettant un terme à l’instabilité de la IVe République et en obtenant que le pays soit membre du Conseil de sécurité. Fenby insiste aussi sur deux aspects parfois oubliés aujourd’hui. De Gaulle a été de son vivant l’un des hommes politiques les plus honnis de l’histoire par diverses fractions de la population et de l’élite de son pays. Il est par ailleurs l’un de ceux qui ont le plus jalousement préservé leur vie privée, laquelle était animée par un catholicisme fervent, une intégrité absolue (il payait lui-même ses notes d’électricité) et un profond amour pour certains de ses proches, notamment sa fille trisomique, morte à 20 ans. Quand les Anglais, à des fins de propagande, voulurent le prendre en photo avec son épouse, en 1941, il marmonna que Churchill voulait le vendre comme une marque de savon. Tout en soulignant les erreurs manifestes de sa carrière, comme sa démission en 1946 ou encore son incompréhension de mai 1968, Fenby est extrêmement impressionné par cette personnalité surplombante. « De Gaulle pose un énorme problème à ceux qui refusent l’idée que l’histoire est modelée par les grands hommes », écrit-il.
Un homme dont les ressorts restent déconcertants, ajoute Jackson dans le Guardian. Nous ne connaissons toujours pas les raisons de son agressivité à l’égard de Churchill, qui lui avait pourtant plus d’une fois sauvé la mise – résistant par exemple à l’exaspération de Roosevelt, lequel voulait s’en débarrasser et suggérait d’en faire le gouverneur de Madagascar. Sa décision, plus tard, de refuser l’entrée de la Grande-Bretagne dans le Marché commun reste elle aussi inexpliquée. Et la question reste ouverte de savoir quelles étaient ses intentions réelles face au problème algérien en 1958 : on ignore toujours ce qu’il avait en tête quand il lança aux pieds-noirs le fameux « Je vous ai compris ».
On en saura sans doute davantage quand sa correspondance sera pleinement publiée et quand les archives de la Ve République seront ouvertes, note Sudhir Hazareesingh (lire aussi notre entretien p. 14) dans la Literary Review. Les sources disponibles restent pour l’heure en partie biaisées, ce dont Fenby ne tient pas suffisamment compte, écrit-il. Le risque est d’adhérer un peu vite à la mythologie de l’homme providentiel nourrie par de Gaulle lui-même et ses admirateurs. Ou au point de vue « très anglo-saxon selon lequel de Gaulle était avant tout un pragmatique et le “gaullisme” une attitude plus qu’une doctrine ». Pour le politologue britannique, c’est là négliger les profondes convictions qui l’animaient : « Les idées centrales de De Gaulle sur la liberté, la souveraineté nationale, la citoyenneté et l’intérêt général étaient toutes issues de la tradition républicaine. » Un attachement qui a notamment nourri son hostilité envers l’impérialisme américain.
Books
* Simon and Schuster, 2010.


























