La folle famille Wittgenstein
L’incroyable destin d’une richissime dynastie viennoise du XXe siècle : des cinq fils, trois se sont suicidés. Les deux autres, Ludwig et Paul, ont marqué le monde de leur empreinte.
Le Livre
La maison Wittgenstein. Une famille en guerre
par Alexander Waugh
Doubleday
© Bettmann/Corbis
Amputé d’un bras, Paul Wittgenstein mit au point une technique qui lui permettait de faire résonner des accords normalement impossibles à exécuter avec seulement cinq doigts.
Une famille tendue et singulière, les Œdipe… », lança un jour un plaisantin. Eh bien, en matière de dysfonctionnement familial, les Wittgenstein de Vienne pourraient leur en remontrer. Le patriarche tyrannique, Karl Wittgenstein, était un magnat de l’acier, de la banque et des armes. Avec sa femme, la timide Léopoldine, il eut neuf enfants. Sur les cinq garçons, il est probable, pour ne pas dire certain, que trois se suicidèrent. Les deux autres furent hantés toute leur vie par des pulsions suicidaires. Des trois filles parvenues à l’âge adulte, deux se marièrent ; leurs époux respectifs sombrèrent dans la folie, et l’un se donna la mort.
De tels chiffres impressionnent, même à l’aune de la Vienne morbide de la fin des Habsbourg (1). Mais, aussi tendus et singuliers fussent-ils, les Wittgenstein avaient aussi une propension au génie. Des deux fils qui ne se sont pas suicidés, l’un, Paul, parvint à devenir un pianiste universellement acclamé, malgré la perte de son bras droit pendant la Première Guerre mondiale ; l’autre, Ludwig, fut le plus grand philosophe du XXe siècle.
Qui mieux qu’Alexander Waugh, lui-même issu d’une famille illustre et haute en couleur, pouvait écrire la chronique d’un tel clan ? Dans son livre précédent, Fathers and Sons (« Pères et fils », Headline Review, 2005) il a décrit son grand-père Evelyn et son père Auberon avec un authentique sens du comique (2). Mais ici, il (...)
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Notes
1| Dans leur étude Wittgenstein, Vienne et la modernité (PUF, 1978) Allan S. Janik et Stephen E. Toulmin passent en revue les nombreuses tensions qui traversaient la société viennoise de l’époque, tant sur les plans économique et politique que moral. Ils relèvent que « la liste des Autrichiens éminents qui se sont donné la mort est longue ». Sans oublier l’héritier du trône lui-même, l’archiduc Rodolphe, qui se suicida en 1889 à Mayerling, après avoir tué sa maîtresse, Maria Vetsera. (NdlR)
2| Plusieurs membres de la famille Waugh se sont illustrés comme des figures de la littérature britannique : Arthur Waugh, en tant qu’éditeur?; ses fils Alec et Evelyn, en tant qu’écrivains. Ce dernier est l’auteur, entre autres, de Retour à Brideshead (Robert Laffont, 2005). Son fils Auberon, décédé en 2001, était considéré comme l’un des journalistes les plus doués de sa génération. (NdlR)
3| Sturm und Drang (littéralement « Tempête et Passions »), désigne le mouvement intellectuel et artistique qui prit corps en Allemagne dans les années 1770-1790. D’essence préromantique, il est marqué par la réaction au rationalisme et au classicisme. Parmi ses représentants, figurent les jeunes Goethe et Schiller. (NdlR)
Bibliographie
Brian McGuinness, Wittgenstein. 1. Les Années de jeunesse, 1889-1921, Seuil, 1991.
Sources de l'article
The International Herald Tribune








Journaliste, Jim Holt collabore régulièrement au New York Times Magazine et au New Yorker, où il traite plus particulièrement de sciences et de philosophie. Il est l’auteur d’un livre sur les blagues : Stop Me If You’ve Heard This. A History and Philosophy of Jokes (« Arrête-moi si tu la connais. Histoire et philosophie des blagues », W.W. Norton & Co., 2008). 


















