Le premier archipel du goulag
Dès le début des années 1920, le régime soviétique transforme en prison le monastère des îles Solovki, près du cercle polaire. L’archipel devient bientôt le centre d’un vaste réseau de camps de travail où règnent des conditions d’une inhumanité absolue. C’est là que s’inventent, avec une précision inouïe, les futures normes d’administration du goulag.
Le Livre
Aux origines du goulag
Nikolaï Kisselev-Gromov, envoyé aux Solovki comme inspecteur des camps en 1927, prend lui aussi la fuite, en 1930, scandalisé par ce qu’il voit. Son récit est paru pour la première fois à Shanghai, en 1936.
Officier de l’Armée blanche interné au camp des Solovki en 1924, Sozerko Malsagov s’en échappe l’année suivante et publie son témoignage à Riga quelques mois plus tard.
François Bourin
Les familles d’anciens prisonniers lors de l’inauguration d’un monument à la mémoire des victimes du camp, en 1990. © RIA Nowosti/akg-images
Le 15 décembre 1939, Lavrenti Beria, chef du NKVD, la police politique stalinienne ancêtre du KGB, ordonnait par décret de procéder à « la fermeture de la prison des îles Solovki », de transférer tous les détenus, d’évacuer le personnel et de déménager l’ensemble du matériel. Les zek (abréviation russe pour « détenus », désignant les prisonniers des goulags) furent envoyés dans les camps de travail sibériens de la région minière de Norilsk, créés dans les années 1930 par Staline pour extraire le nickel.
Par une fin d’automne glaciale, dans ces îles de la mer Blanche situées non loin du cercle polaire, on fit donc sortir les condamnés. Tous durent subir une fouille à corps, avant de se mettre en rang. Tous, le visage terreux, étaient vêtus d’une veste bleu foncé et d’un pantalon à bandes jaunes. Tous, ou presque, appartenaient à l’intelligentsia : médecins, anciens des brigades internationales ayant combattu le fascisme en Espagne, ingénieurs ayant fait leur stage à l’étranger, économistes de premier plan, officiers déchus, et même un microbiologiste, futur membre de l’Académie des sciences. Ceu (...)
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Notes
1| La Tcheka est la police politique russe créée en 1917 pour combattre les ennemis du nouveau régime bolchevique. Renommée Guépéou en 1922, elle sera ensuite absorbée en 1934 par le NKVD, lui-même ancêtre du KGB.
2| Vichéra, traduit du russe par Sophie Benech, Verdier, 2000.
Bibliographie
• Alexandre Soljenitsyne, L’Archipel du goulag, Le Seuil, 1975. Un classique.
• Anne Applebaum, Goulag. Une histoire, Grasset, 2005 (rééd. Gallimard, coll. « Folio Histoire », 2088). Une étude de la vie quotidienne des 18 millions de zeks que compta l’Union soviétique, par une historienne américaine spécialiste de l’URSS.
• Boris Chiriaev, La Veilleuse des Solovki, Éditions des Syrtes, 2005. Le témoignage d’un déporté qui passa sept ans aux Solovki, au milieu de l’horreur et d’une certaine effervescence intellectuelle.
• Raymond Duguet, Un bagne en Russie rouge, Balland, 2004. La réédition d’une exceptionnelle enquête, publiée à Paris
dès 1927.
• Iouri Tchirkov, C’était ainsi… Un adolescent au goulag, Éditions des Syrtes, 2009. Le témoignage d’un adolescent envoyé aux Solovki à 15 ans.
Le sort des femmes
Dans son témoignage sur les camps, Dix ans au pays du mensonge déconcertant (Éditions Ivrea, 1977), le trotskiste Ante Ciliga raconte ainsi la condition des femmes : « Un des détenus de Solovki qui y avait occupé pendant plusieurs années un poste d’importance moyenne dans l’administration, se souvenait avec plaisir de la vie qu’on y menait. Dans cette atmosphère inhumaine et barbare, les membres de l’administration toute-puissante ne peuvent faire rien de mieux que de se livrer à l’ivrognerie et à la débauche. Ils le font avec acharnement, jusqu’à en perdre tout sentiment humain. Notre ex-fonctionnaire de Solovki aimait à décrire à qui voulait l’entendre ces orgies, ces sorties nocturnes et ces beuveries interminables. Il n’y avait pas de femmes en liberté, mais les détenues étaient vouées à la débauche. Voici un exemple de ces récits : on vient d’amener au centre du district un groupe de quatre-vingts femmes. On les met en rang, l’administration du district les passe en revue, retient dix femmes qui lui plaisent et expédie les autres vers des camps plus éloignés. En même temps, on fait partir dix autres femmes d’un groupe précédent, qui avaient fait le “service” de l’administration. C’est ainsi qu’on expédie les femmes d’un camp dans un autre, comme s’il s’agissait d’une “traite des Blanches“. Le pouvoir, le pain, la vodka, une chambre propre, tout cela est monopolisé par l’administration et suffit à mater les plus obstinées. “Toute femme, fût-elle la Sainte Vierge, devient à Solovki une prostituée”, déclarait avec orgueil l’ancien geôlier. »


























