Peut-on excuser Robespierre ?
Apôtre de la démocratie sociale puis de la terreur, partisan de l’abolition de la peine de mort puis des exécutions en série… La personnalité du « premier dictateur moderne » résiste toujours à l’enquête des historiens. Faute d’archives probantes, mais aussi en raison du clivage qui oppose aujourd’hui encore ses admirateurs et ses détracteurs.
Le Livre
Pureté fatale
Ruth Scurr est une historienne britannique, spécialiste de la Révolution française. En 2006, elle a publié un essai sur Robespierre : Robespierre and the French Revolution (Chatto and Windus). Elle collabore régulièrement au Times Literary Supplement, à la London Review of Books, la New York Review of Books et The Nation.
par Ruth Scurr
Metropolitan Books
© Cagnat pour Books
Un nuage noir plane depuis toujours sur le nom du révolutionnaire français Maximilien Robespierre. Paris ne possède aucun monument à sa mémoire. Aucune artère de la capitale ne porte son nom, alors même que les rues Saint-Just et Robert-Lindet, ou encore le boulevard Carnot honorent plusieurs de ses collègues du Comité de salut public qui gouverna la France sous la Terreur en 1793 et 1794. Il existe bien une station de métro Robespierre depuis le Front populaire, mais au-delà du boulevard périphérique, dans la banlieue ouvrière de Montreuil. C’est comme si Paris – pourtant riche en lieux de mémoire – souffrait d’amnésie sur le sujet. Même dans sa ville natale d’Arras, observe Ruth Scurr dans sa nouvelle biographie, les symboles commémoratifs brillent par leur absence, et la maison Robespierre est si vide qu’elle donne au visiteur le sentiment que l’homme « est un personnage dont il faut avoir honte ».
Le leader révolutionnaire a cependant encore des admirateurs. La plupart des historiens qui en sont appartiennent à la Société des études robespierristes, fondée à Paris en 1907, qui se réunit régulièrement pour écouter des communications, éditer une revue, organiser des colloques et financer des publication (...)
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Notes
1| Le titre de la conférence de Mathiez ne comportait pas l’adverbe « encore ».
2| François Furet, Penser la Révolution française, Gallimard, 1978 (livre traduit chez Cambridge University Press en 1981).
3| Simon Schama, Citizens. A Chronicle of the French Revolution, Knopf, 1989 (non traduit en français).
4| Gallimard, coll. « Folio », 1989.
5| Donald Greer, The Incidence of the Terror in the French Revolution. A Statistical Interpretation, Harvard University Press, 1935 (non traduit en français).
6| Le Gouvernement de la Terreur. L’année du Comité de salut public, Armand Colin, 1989.
7| John Hardman, Robespierre, Longman, 1999 (non traduit en français).
8| Discours contre la guerre prononcé aux Jacobins le 2 janvier 1792 : « Vous osez m’accuser de vouloir égarer et flatter le peuple?! Et comment le pourrais-je?? Je ne suis ni le courtisan, ni le modérateur, ni le tribun, ni le défenseur du peuple : je suis peuple moi-même. »
Bibliographie
• Jean-Philippe Domecq, Robespierre, derniers temps, Gallimard coll. « Folio », 2011. Un romancier se penche sur les derniers mois de Robespierre : pourquoi s’est-il laissé si facilement abattre??
• Maximilien Robespierre, Œuvres complètes, Nabu Presse, 2010.
• Joël Schmidt, Robespierre, Gallimard coll. « Folio », 2011. Portrait d’un utopiste habité par l’exemple des héros romains. Par un spécialiste de la Rome antique.
• Sophie Wahnich, La Liberté ou la Mort. Essai sur la Terreur et le terrorisme, Par une historienne que Colin Jones qualifierait de robespierriste.
Sources de l'article
The New York Review of Books
Créé en 1963, ce bimensuel publié à New York est une véritable institution intellectuelle et littéraire. Rédigés par les meilleurs auteurs, ses essais se distinguent par une exceptionnelle qualité d’écriture et de réflexion. Hannah Arendt, Jean-Paul Sartre, Nadine Gordimer, Vaclav Havel, Gore Vidal ont écrit dans ses colonnes, faisant le succès (125 000 exemplaires vendus) et la réputation de la New York Review.
Un si gentil Danton
L’idée d’une opposition politique entre Danton et Robespierre est souvent exagérée.
Georges Jacques Danton « est mort en martyr, terrassé par l’homme qui était son exact opposé, l’inflexible et froid Robespierre […]. Si seulement il l’avait emporté, peut-être aurait-on pu éviter le bain de sang de la Terreur ! ». Telle est, selon l’historien William Doyle, la vision du personnage qui prévaut chez nos voisins anglais. « Sa légende est née dans les années 1830, avec le drame écrit par [le poète allemand] Georg Büchner, La Mort de Danton, poursuit-il dans la Literary Review. Elle a ensuite été reprise par les historiens, en particulier anglophones, emmenés par Thomas Carlyle » (lire à ce sujet « La Révolution, Phénix du monde », p. 44) En France, l’influence des robespierristes aurait en revanche forgé une vision inverse du personnage : « Lorsque, au XXe siècle, les admirateurs de Robespierre ont pris l’avantage au sein de la communauté des historiens, ces derniers ont en grande partie validé les accusations, petites et grandes, lancées contre Danton lors de son procès. » C’était un homme « vénal, avide, immoral, un opportuniste, un royaliste non assumé et peut-être même un traître ». On serait tenté de croire que la vérité se situe quelque part entre ces deux versions, mais il est aussi probable que Danton – ce géant qu’un adversaire traita un jour de « turbot farci » – restera à jamais insaisissable. Car l’homme, vraisemblablement dyslexique, n’a laissé quasiment aucun écrit : il improvisait ses discours et faisait noter ses idées par une armée de petites mains, qui ne les transcrivaient sans doute pas au mot près ; même ses formules les plus fameuses – « De l’audace, encore de l’audace, toujours de l’audace ! », « On n’emporte pas sa patrie à la semelle de ses souliers », etc. – n’ont peut-être jamais été prononcées sous cette forme.
Ces incertitudes n’ont pas empêché le journaliste anglais David Lawday de produire une nouvelle biographie dont le sous-titre – The Gentle Giant of Terror – ne cache rien de sa sympathie pour son sujet*. Truffée de « conjectures » et d’« erreurs factuelles » (dixit Doyle), elle n’en est pas moins « extrêmement bien écrite » et parvient « assez bien à saisir ce que semble avoir été l’essence de Danton » : un révolutionnaire jouisseur qui aimait « les choses de la vie et l’argent permettant de les acheter », un bourgeois qui, « s’il adhérait aux grands principes de la Révolution, avait su tirer son épingle du jeu sous l’Ancien Régime », et un « politicien né ». Pragmatique, il avait créé le tribunal révolutionnaire qui allait le condamner un an plus tard… Mais Doyle regrette que Lawday finisse par tomber « dans le même travers que Büchner et tant d’autres en décrivant les derniers mois de Danton comme l’apogée de sa longue lutte de pouvoir avec Robespierre, et ce alors même qu’il mentionne ailleurs des éléments attestant qu’il n’existait pas de véritable antagonisme entre les deux hommes jusqu’aux toutes dernières semaines précédant l’exécution de Danton ».
Books
* Danton, Jonathan Cape, 2009. Non traduit.


























