Il faut savoir arrêter de chercher
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Il faut savoir arrêter de chercher

Écrit par La rédaction de Books publié le 4 décembre 2015

CC0/ Pixabay

Au bout d’une quête, il y a la découverte, un mur, l’immensité de l’infini, la perte. Chercher, c’est aussi savoir renoncer. Mais quand ? Où faut-il fixer la limite ? Alphonse Allais dans « La recherche de l’inconnue » propose une quête servie par tous les moyens, absolue, tragicomique.

 

Dans les conseils qu’on donne aux jeunes gens, on n’insistera jamais assez sur les ennuis qui peuvent résulter pour eux d’actes de violence mal calculés ou de crimes accomplis à la légère.

Le court récit dont, braves messieurs et dames, vous allez bien vouloir prendre connaissance, servira d’éclatante consécration à cette thèse.

Un brave garçon — car, en dépit de sa nature tout de primesaut, c’était un brave garçon — assistait un matin aux funérailles d’une dame décédée, qui était la propre femme d’un de ses amis.

De complexion peu mystique, il n’apportait à la célébration du service religieux qu’une âme inattendrie, tempérée encore par une vague impatience.

Tout à coup…

Oh ! ne souriez pas, les malins ! Qui sait si pareil phénomène ne vous guette pas au tournant ?

Tout à coup…

Comme le firmament, le cœur a ses météores, ses comètes, ses fulgures.

Tout à coup, notre ami ressentit au plus droit de son appareil sentimentalo-cardiaque, notre ami ressentit le coup de foudre.

Dans la partie gauche de la nef, côté des dames, à deux pas de lui, il venait d’apercevoir la plus ravissante des créatures dont le bon Dieu ait jamais saupoudré notre globe.

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Je vous la décrirais volontiers, mais je sens que ce serait peine et temps perdus.

D’ailleurs, ne l’ayant, pour ma part, jamais rencontrée, j’ignore si elle est belle ou laide, jeune ou vieille, si elle a les yeux blonds, noirs ou roux, les cheveux bleus, verts ou couleur de violette.

Et puis, encore une fois, qu’importe ?

L’essentiel est de constater que le pauvre garçon ressentit le coup de foudre, le fameux coup de foudre.

— Voilà une femme, n’eut-il même pas la force de se formuler à soi-même, voilà une femme sans laquelle, désormais, la vie m’apparaît comme le plus noir des néants.

Et il se jura d’apprendre qui elle était, et, quitte à l’épouser, de la faire sienne, tout de suite.

Mariée ? Eh ! on ferait disparaître l’importun !

… La messe terminée, pendant qu’à la sortie le pauvre veuf serrait, à la broyer, la main de notre ami, l’inconnue disparut.

L’inconnue disparut !

Et sur le parvis de l’église, toujours fulguré, mais dorénavant hébété, l’homme au coup de foudre était là, haletant, se démenant, furetant, refusant farouchement de croire à sa détresse. Jusqu’au soir, il resta là, espérant, dans je ne sais quelle démence, que l’inconnue repasserait par cet endroit, se jetterait dans ses bras, lui déclarant : « Moi aussi, je t’aime ; partons pour les îles Ioniennes ! »

La nuit tomba, noire.

Le lendemain matin, le jour se leva, plus noir encore, et ainsi de suite…

Demeurèrent vaines toutes les enquêtes que le malheureux fit afin de La retrouver…

N’y tenant plus, en arrivant aux pires extrémités, il se tint froidement ce langage :

— Cette femme assistait à la messe célébrée pour les obsèques de l’épouse de mon camarade… C’est donc une amie de sa famille… Si mon ami venait à trépasser, sans nul doute qu’elle assisterait de même à la partie religieuse de ses funérailles… Je vais tuer mon ami et je la reverrai.

Il tua son ami, mais ne revit pas l’inconnue.

À l’issue de son meurtre, en effet, des gens de police l’avaient arrêté, et quelques mois plus tard des gens de justice le condamnaient à mort, avec, d’ailleurs, la plus réjouissante désinvolture.

… Heureux d’être débarrassé d’une existence désormais sans but, il marchait gaiement vers la guillotine, quand, soudain, il poussa un grand cri !

Grâce à une autorisation spéciale, rarement accordée, une jeune femme se trouvait parmi l’assistance privilégiée admise à s’approcher tout près de l’échafaud.

Son inconnue !

Mais il était bien temps !

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