À contre-courant
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Les inégalités sont-elles bonnes pour l’économie ?

Dans son rapport annuel sur les inégalités sociales, Oxfam précise que la fortune des huit hommes les plus riches au monde dépasse celle de la moitié la plus pauvre de l’humanité. Si la statistique de l’ONG n’est pas incontestable, même les organisateurs du Forum de Davos reconnaissent que le creusement des inégalités est le risque majeur de la prochaine décennie. Les super riches seraient-il prêts à partager ? Cela reste à voir. Dans cet article du New York Times traduit par Books en 2013, Adam Davidson raconte sa rencontre avec l’investisseur Edward Conard qui soutient qu’un haut niveau d’inégalités est le signe de la bonne santé de l’économie et que le creusement de celles-ci améliorera la vie de tout le monde.

 

 

Les 1 % les plus riches des États-Unis ont fait beaucoup parler d’eux ces derniers temps. Depuis le début de la crise financière de 2008, on les a entendus, flanqués d’avocats ou de consultants en communication, faire des déclarations lénifiantes et prononcer des plaidoyers pro domo lors d’auditions au Congrès. Ils répètent plus ou moins toujours les mêmes platitudes sur l’investissement, la prise de risque et la création d’emplois, et laissent poindre leur mépris devant l’incapacité de la nation à comprendre leur contribution. On a l’impression qu’ils ont peur de dire ce qu’ils pensent vraiment. Mais que disent-ils, ces super-riches, quand ils sont à l’abri des caméras ?

C’est avec ces idées en tête que j’ai récemment rencontré Edward Conard, au croisement de la 57e rue et de Madison Avenue, à deux pas des bureaux de Bain Capital, le fonds de capital-investissement de Mitt Romney, qu’il a contribué à transformer en une affaire valant aujourd’hui plusieurs milliards de dollars en achetant, redressant, et revendant des entreprises. Conard, qui a pris sa retraite l’an dernier à 51 ans, ne fait pas seulement partie des 1 %. Il est membre du club des 0,1 %. Sa fortune s’élève à des centaines de millions de dollars ; il vit dans un magnifique hôtel particulier de l’Upper East Side non loin de la 5e avenue ; et il fut l’un des principaux donateurs de la campagne de son vieil ami Mitt Romney.

À la différence de ses anciens collègues, Conard veut en parler ouvertement, de la richesse. Il a passé les quatre dernières années à écrire un livre qui, espère-t-il, changera à jamais la façon dont nous considérons le rôle des super-riches dans notre société. Avec véhémence, il y défend l’idée que l’énorme et sans cesse croissante inégalité des revenus aux États-Unis n’indique en rien que l’économie est grippée. Bien au contraire, écrit Conard. Si même l’inégalité était encore un peu plus forte, tout le monde s’en porterait mieux, notamment les 99 %. Ce pourrait être le livre le plus détesté de l’année [lire notre dossier « Y a-t-il un bon niveau d’inégalité sociale ? », Books, novembre 2010].

Conard connaît bien l’idée courante selon laquelle l’économie américaine profite actuellement aux riches au détriment de tous les autres. De son point de vue c’est dû au fait que la plupart des Américains ne savent pas comment l’économie fonctionne vraiment – ils ignorent que les super-riches ne dépensent qu’une petite fraction de leur fortune pour leur confort personnel ; que le gros de leur argent est investi dans des affaires productives qui améliorent la vie de tout le monde. « La plupart des citoyens sont des consommateurs, non des investisseurs », me dit-il lors d’une de nos longues et parfois houleuses conversations. « Ils ne reconnaissent pas les bénéfices que les consommateurs tirent de l’investissement. »

C’est la défense habituelle des 1 %. Sauf que Conard a élaboré une démonstration argumentée pour expliquer à quel point les consommateurs profitent des riches. Prenons le cas des ordinateurs. Un petit nombre d’innovateurs et d’investisseurs ont peut-être gagné des milliards de façon disproportionnée avec l’essor des technologies de l’information, mais ils ont gagné cet argent en rivalisant les uns avec les autres pour améliorer leurs produits et en même temps faire baisser les prix. Leur travail a contribué à l’enrichissement général. Une informatique bon marché et perfectionnée nous aide à travailler plus efficacement et souvent à gagner plus d’argent. D’innombrables autres secteurs (tourisme, télécommunications, loisirs) utilisent ce pouvoir de l’informatique pour baisser les prix et améliorer leurs produits. Cela facilite la vie et favorise la croissance.

L’idée que la société profite d’une saine concurrence entre les investisseurs est assez largement acceptée. Éminent économiste de gauche, Dean Baker le confirme : la plupart de ses collègues en sont convaincus, la société tire souvent bénéfice des investissements des riches (1). Baker estime le ratio à 5 pour 1 : pour chaque dollar que gagne un investisseur, le public reçoit l’équivalent de 5 dollars en valeur. Sergey Brin, le cofondateur de Google, est certes très riche, mais grâce à Google le monde s’est beaucoup plus enrichi que lui. Selon Conard, cependant, Baker sous-estime les bénéfices sociaux de l’investissement. Il prend l’exemple de l’agriculture : depuis les années 1940, grâce à un flux constant d’innovations, le coût de l’alimentation a régulièrement diminué. Si les entreprises qui ont bénéficié de ces innovations – comme les semenciers ou les chaînes de restauration rapide – ont fait la fortune de leurs propriétaires, le consommateur américain moyen en a profité encore plus (2). Conard conclut que, pour chaque dollar entré dans la poche d’un investisseur, le public récolte jusqu’à 20 dollars en valeur. C’est le point crucial de son argumentation : c’est la preuve, dit-il, que nous devrions tous apprécier davantage la grande richesse de certains, parce que nous en profitons à proportion.

Les banques font leur travail

Évidente est la contribution de Google. Qu’en est-il des banques d’affaires, avec leurs produits dérivés complexes et leurs bilans alourdis par la dette ? Il en va de même, soutient Conard. Elles rendent l’économie plus efficace. La crise financière, écrit-il, n’est pas imputable à des banquiers corrompus vendant des produits financiers douteux. Elle a tout simplement résulté de retraits massifs à l’ancienne. Les banques ont fait leur travail. Beaucoup de gens veulent disposer d’un accès immédiat à leur épargne – les gérants des fonds de pension, les compagnies d’assurance, vous et moi avec notre compte bancaire. Comme la croissance économique vient d’investissements à long terme dans le bâtiment, l’industrie ou la recherche, le rôle central des banques, dit Conard, est de transformer les avoirs à court terme d’épargnants nerveux en prêts à long terme risqués favorisant la croissance.

De temps en temps le système déraille. Pour une raison ou une autre, les épargnants paniquent et exigent de récupérer leur argent. Cela pose un énorme problème, car l’argent n’est pas dans la banque ; il est à l’extérieur, dans le vaste monde, sous la forme de prêts à long terme. « Beaucoup de gens ne s’en rendent pas compte : ce qui est arrivé en 2008 est presque identique à ce qui s’est produit en 1929, dit-il. Les déposants se précipitent à la banque pour retirer leur argent – pour découvrir, comme les habitants de Bedford Falls dans le film It’s a Wonderful Life, qu’il n’y a pas d’argent dans la salle des coffres. Tout l’argent a été prêté. »

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En 2008, ce sont les grands fonds de pension, les compagnies d’assurance et d’autres énormes investisseurs institutionnels qui ont retiré leur argent dans un mouvement de panique. Avec le recul, Conard juge que ce sont ces retraits qui ont conduit à la crise – et non, comme tant d’autres l’ont avancé, une orgie de prêts irresponsables. Selon la commission d’enquête sur la crise financière, fait-il observer, les banques ont certes perdu 320 milliards de dollars du fait de titres adossés à des créances hypothécaires, mais les retraits ont été cinq fois supérieurs. La position de Conard, qui tend à absoudre les banques, est pour le moins minoritaire. Il n’en a cure. Il me dit : « Les banques ont fait ce que nous voulions qu’elles fassent. Elles ont réinjecté de l’argent à court terme dans l’économie. Ce à quoi elles ne s’attendaient pas, c’est que les déposants retirent leur argent, chose qu’ils n’avaient pas faite en masse depuis 1929. »

Un analyste hors pair

Conrad concède que les banques ont commis quelques erreurs, mais l’important aujourd’hui, dit-il, est que les pouvoirs publics leur accordent un soutien encore accru. Il préconise l’adoption par l’État d’un plan d’action leur garantissant d’être renflouées au cas où elles feraient face à de nouveaux retraits massifs. Quant aux produits dérivés exotiques, il n’y voit pas un problème. Il estime que les obligations adossées à des actifs, les couvertures de défaillance, les titres adossés à des créances hypothécaires et autres produits financiers aujourd’hui jugés toxiques étaient fondamentalement sains. Ces nouveaux outils servaient un besoin du marché pour les investisseurs les plus avertis de la planète, qui les ont achetés en quantité. Et ce ne sont pas eux qui provoqué de panique, dit-il ; ce sont les retraits.

Même si ces conclusions à l’emporte-pièce vont à l’encontre de la plupart des analyses, plusieurs économistes voient dans la description de Conard plus qu’une simple apologie de la caste des banquiers (bien que ce soit aussi cela). L’éminent économiste de Harvard Andrei Shleifer me dit qu’à ses yeux Conard est un « analyste financier hors pair ».

L’un de ses objectifs en publiant ce livre était d’appuyer la candidature de Romney. Je me suis demandé s’il n’a pas eu l’effet inverse. Même d’ardents républicains et des membres du Tea Party ont pu être irrités par une vision qui célèbre l’élite de la côte Est et critique la fréquente absence d’ambition des individus les plus talentueux des classes moyennes. Conard a sans doute contribué à gêner la candidature de son ancien patron en montrant une fois de plus à quel point les gens qui possèdent un ascenseur pour voitures et des Cadillac à ne plus savoir qu’en faire sont loin des réalités. Cela dit, en ces temps de débats explosifs entre des adversaires qui s’écoutent rarement les uns les autres, voilà du moins un membre des 1 % tentant ouvertement de défendre son point de vue. Que vaut-il ?

J’ai finalement pris un verre avec Conard dans un café non loin de Madison Avenue. Son livre étant truffé d’abstractions, je lui ai demandé de me montrer comment ses idées s’appliquent au monde réel. Il a saisi une canette de boisson gazeuse et m’a fait remarquer que le côté supérieur était incurvé vers l’intérieur. « J’ai travaillé avec l’entreprise qui fabrique la machine profilant cette canette », me dit-il. Ce petit rétrécissement permet aux fabricants de produire des récipients de la même taille avec un peu moins d’aluminium. « Cela permet d’économiser une fraction d’un penny sur chaque canette, dit-il. Il y a beaucoup de canettes de soda dans le monde. Cela signifie que l’économie peut en produire plus avec la même quantité de ressources. » Cela rend chaque Américain achetant une canette de soda un tout petit peu plus riche, puisque le même salaire lui procure un pouvoir d’achat supérieur. Il paraît difficile de se passionner pour quelques milligrammes d’aluminium, mais Conard dit que les innombrables petits perfectionnements de ce type permettent de vivre plus longtemps, en meilleure santé et plus riches. Les gens qui y contribuent, aime-t-il à faire remarquer, ne sont pas seulement des programmeurs informatiques, des ingénieurs et des scientifiques. Ce sont aussi de riches investisseurs comme lui, risquant leur propre argent pour financer des améliorations dont il n’est pas sûr qu’elles fonctionneront. On a affaire selon lui à une gigantesque mécanique s’employant en permanence à dénicher et soutenir ces nouvelles idées – entrepreneurs, multinationales et, de façon cruciale pour Conard, firmes d’investissement, fonds spéculatifs, et toute une cascade d’acteurs, jusqu’aux traders indépendants. L’une des principales leçons qu’il a apprises chez Bain, me dit-il, est qu’il ne sert à rien de chercher des solutions faciles. Dans un marché concurrentiel, seuls comptent les vrais défis. Lesquels exigent des moyens extraordinaires. Nous entendons souvent parler des grandes réussites – la pénicilline, l’iPhone –, beaucoup plus rarement des innombrables échecs et de ceux, hommes et entreprises, qui les ont financés.

Diplômés en histoire de l’art

Un problème central de l’économie américaine, me dit-il, est de trouver le moyen d’inciter davantage de gens à chercher des solutions malgré les très faibles chances de succès (3). La solution est simple, d’après lui. La société prospère si ceux qui réussissent après avoir pris des risques gagnent beaucoup d’argent. Il en veut pour preuve le marché. À une table voisine, nous voyons trois jeunes gens, cheveux négligés et chemises à carreaux. Pour ce que nous en savons, ils sont peut-être en train d’inventer le prochain Twitter, mais Conard est persuadé qu’ils ne font que se tourner les pouces. « Que font-ils, à être assis là et à boire du café à 2 h 30 de l’après-midi ? » demande-t-il. « Je suis sûr qu’ils ont une formation universitaire. » Jamais avare de vacheries, il les décrit comme des « diplômés en histoire de l’art », formule ironique qui lui sert à désigner tous ceux ayant la chance de naître avec le talent et les opportunités qui leur permettraient de rejoindre la mécanique de la prise de risque et de la chasse à l’innovation, mais préfèrent choisir une vie moins compétitive. Dans l’esprit de Conard, cette catégorie inclut, de manière assez surprenante, des gens comme les avocats, qui ont opté pour une profession stable ne les poussant pas à optimiser leur potentiel de création de richesse. La seule façon selon lui de convaincre ces « diplômés en histoire de l’art » de rejoindre la redoutable mécanique de la vraie compétition économique est de les attirer avec des rétributions hors normes.

« Le niveau des rétributions actuelles n’est pas propre à inciter suffisamment de gens à prendre des risques, dit-il. Il nous en faudrait deux fois plus. Quand je regarde autour de moi, je vois un monde d’opportunités et d’occasions manquées, une abondance de gens talentueux qui seraient capables de prendre les risques nécessaires, mais une pénurie d’individus et d’investisseurs disposés à les prendre. Cela ne signifie pas à mes yeux que ceux qui prennent des risques soient dans l’ensemble surpayés. C’est tout le contraire ! » La richesse concentrée au sommet devrait être deux fois plus grande, dit-il. De cette manière, les diplômés en histoire de l’art se sentiraient obligés de se joindre à eux.

Fils d’une institutrice

J’ai rencontré pour la première fois Conard à l’automne 2011, à peu près au moment où je passais une bonne partie de mon temps à interviewer des manifestants anti-Wall Street, pour lesquels des gens comme lui détruisent notre démocratie. La plupart des dirigeants de Wall Street ont ignoré le mouvement Occupy ou l’ont évité, et j’étais sûr que Conard compterait parmi les plus silencieux. Il avait récemment été épinglé pour un scandale dû à lui seul : il avait créé une société dont l’unique objet était de faire une donation de un million de dollars à un comité de soutien à Romney. On avait fait de lui l’incarnation de l’influence croissante et secrète exercée par les hyper-riches sur notre système politique. Si quelqu’un devait être sur ses gardes avec un journaliste, imaginais-je, c’était bien lui.

En déjeunant avec des membres de la rédaction du magazine du New York Times, Conard a témoigné du contraire. Avant qu’il se lance, il donne le sentiment d’être un type d’âge moyen plutôt affable. Et puis voilà qu’il vous fixe droit dans les yeux et se met à argumenter avec autant de virulence que de méthode, ponctuant de temps à autre son discours de grossièretés. Il s’est réjoui de discuter du taux des obligations et de la politique de la banque centrale chinoise, entre autres sujets pour initiés. On vit aussi qu’il avait réfléchi de façon exhaustive au rôle des super-riches dans notre économie, et qu’il ne craignait pas de faire part de ses opinions.

La vie de Conard est faite pour illustrer sa philosophie économique. Né en 1956, fils d’une institutrice de maternelle et d’un ingénieur de Ford, il a grandi à Detroit dans une banlieue pour classes moyennes. Enfant, son ambition était de pouvoir un jour s’offrir sa propre maison dans une banlieue de Detroit, mais, aime-t-il à dire, il a pris une série de risques (comme celui de renoncer à la voie plus sûre des études de droit) qui l’ont finalement conduit à la Harvard Business School. Une fois diplômé, en 1982, il a fait ses premières armes dans le secteur alors en pleine expansion du consulting en management. Il est entré à la prestigieuse firme Bain & Company, à Boston, qui avait été fondée neuf ans plus tôt avec une approche radicalement différente de celles des cabinets de consultants traditionnels de New York. Ceux-ci se positionnaient comme de grands esprits et ne se mêlaient pas des conflits d’affaires quotidiens. L’approche de Bain consistait à rejoindre ses clients dans la fosse aux lions, à proposer son analyse et à travailler avec les dirigeants pour vaincre la concurrence.

Dans l’espoir de gagner encore plus d’argent, Conard quitta Bain en 1990 pour rejoindre l’équipe de direction de la banque d’investissement Wasserstein Perella, à New York. Le travail ne lui plut guère, cependant, et quand son ancien collègue Mitt Romney l’invita à déjeuner en 1992, Conard offrit ses services à Bain Capital, division que Romney avait cofondée avec pour objectif d’acquérir des sociétés et de les valoriser. Quand Romney lui dit qu’il n’avait pas les moyens de le rémunérer autant qu’à Wall Street, Conard proposa de travailler pour moins jusqu’à ce qu’il apporte suffisamment à l’entreprise pour mériter un bonus et des stock-options. Sa première année fut assez médiocre, mais il finit par identifier une proie idéale pour une reprise – une société fabriquant des appareils pour laboratoires pharmaceutiques. Bain l’acheta pour moins d’un demi-milliard de dollars. Sa valeur a depuis dépassé les 7 milliards. En 2000, Conard prit la tête du bureau new-yorkais.

Une logique mathématique incessante

Ce qui nous mène à ce qu’il appelle sa dernière grande prise de risque : quitter le monde des affaires pour plaider la cause d’une nouvelle façon de penser l’économie, résolument pro-investisseurs. Il semble sincèrement persuadé que les arguments qu’il présente dans son livre vont convaincre bon nombre d’économistes, d’hommes politiques et de leaders d’opinion. Je lui ai laissé entendre à plusieurs reprises qu’il peut être délicat pour un intellectuel d’exprimer haut et fort des idées telles que les siennes. Lors d’une de nos conversations, il s’est mis en colère à propos des éloges adressés à Warren Buffett quand celui-ci annonça s’engager à donner des dizaines de milliards de dollars de sa fortune personnelle à des œuvres caritatives [lire à ce sujet l’article de Peter Singer]. Ce n’était pas un sacrifice, faisait valoir Conard ; il reste à Buffett assez d’argent pour continuer à mener son mode de vie habituel. En sortant ces milliards du circuit de l’investissement productif, il a privé la classe moyenne de profits potentiels dans un rapport de 1 à 20. Si quelqu’un a été sacrifié, ce sont ces gens-là. « Qu’on arrête de crier au héros, dit-il à propos de Buffett. Cet argent était destiné à la classe moyenne. »

Il y a aussi le fait que Conard applique une logique mathématique incessante à presque tout… même à la recherche de la bonne épouse. Avec le plus grand sérieux, il préconise en effet l’utilisation de données démographiques pour calculer le nombre de partenaires potentielles dans sa zone géographique. Il faut ensuite, dit-il, consacrer un peu de temps au « calibrage » – en sortant avec le plus grand nombre de femmes possible pour avoir une idée de ce à quoi ressemble le marché du mariage dans sa région. On passe enfin à la phase de sélection, cette fois avec l’objectif de choisir une partenaire permanente. La première femme qui se révèle une meilleure partenaire que la meilleure femme que l’on a rencontrée pendant la phase de calibrage est celle avec laquelle on doit se marier. Selon les règles de la probabilité statistique, c’est la meilleure partenaire que l’on puisse trouver (Conard a éprouvé le système à son profit).

Cette façon de tout calculer – même l’incalculable – est à la fois fascinante et absurde. Le monde tracé par Conard paraît souvent sinistre et sans âme. Un monde où l’art, la poésie des sentiments et les plaisirs non rémunérateurs d’une vie simple sont invisibles. Or c’est bien là son monde, ai-je réalisé. « Dieu n’a pas créé l’univers pour que les gens talentueux soient heureux, dit-il. Il n’est pas question de beauté. Il s’agit de travailler dur. Il y a des responsabilités et des délais à respecter, on doit bosser jusqu’à 11 heures du soir même si l’on veut voir son bébé et être avec sa femme. Il n’est pas question de sérénité ou de beauté. »

Au cœur de cette éthique du travail de l’investisseur, il y a un autre élément clé de sa vision du monde. À la différence de Romney, Conard rejette l’idée que les États-Unis auraient le « monopole du travail acharné et de l’esprit d’entreprise ». « C’est le B-A BA de l’économie, dit-il. Si la rétribution de la prise de risque est meilleure, les gens prennent plus de risques. » Le succès de l’économie américaine est pour une bonne part le résultat d’une série d’accidents historiques.

Parmi les plus récents, la coïncidence de l’arrêt Roe vs. Wade [qui a reconnu le droit à l’avortement en 1973, NdlR] et du marasme économique de la fin des années 1970 a permis à Ronald Reagan de rassembler conservateurs sociaux et partisans du libre marché et de placer le pays sur une voie favorable aux investissements pour plusieurs décennies. Les Européens, dit-il, ont pris toutes les mauvaises décisions imaginables. Leur souci de promouvoir l’égalité et de protéger certains secteurs d’activité a débouché sur une réglementation contraignante du marché du travail, une pression fiscale trop élevée et toutes sortes de programmes sociaux qui les laissent plus pauvres que les Américains.

Obama freine l’économie

Nous sommes aujourd’hui à un moment particulièrement crucial, écrit-il. Le primat de la technologie et la concurrence planétaire imposent plus que jamais aux États-Unis de rester la société la plus productive, celle qui prend le plus de risques et récompense le mieux le succès. Or Obama, dit Conard, va « museler les mesures incitatives » Et, pire à ses yeux, en combattant l’inégalité des revenus il « va ralentir l’accumulation du capital ». Ce n’est qu’avec un président favorisant l’investissement, dit-il, que l’économie américaine peut atteindre son plein potentiel.

Fondamentalement, le livre de Conard s’attaque à ce qui est peut-être la question la plus importante en économie, celle à laquelle Adam Smith a tenté de répondre dans La Richesse des nations : pourquoi certains pays deviennent-ils si riches, et d’autres restent-ils si pauvres ? La réponse a autant à voir avec vos conceptions politiques qu’avec votre vision du monde économique (les deux choses souvent se confondent). L’éminent économiste Glenn Hubbard, l’un des principaux conseillers économiques de Romney, prend les idées de Conard très au sérieux (4). « Il n’a pas les œillères d’une vision du monde fondée sur un modèle, ce qui est un avantage et un désavantage », me dit Hubbard. D’autres, comme l’économiste de gauche Dean Baker évoqué plus haut, sont moins tendres. « Je ne peux pas dire y avoir trouvé beaucoup de choses convaincantes », me dit-il. Nouriel Roubini, le célèbre économiste de l’université de New York (5), est en désaccord avec Conard sur de nombreux points, notamment les bienfaits de l’inégalité, mais admet éprouver un « grand respect intellectuel pour l’acuité de son esprit ». Presque tous les économistes avec qui je me suis entretenu estiment que Conard a beaucoup trop confiance en la capacité du marché à récompenser seulement ceux qui créent de la vraie valeur. Il insiste par exemple sur le fait que même les produits financiers les plus douteux doivent avoir été profitables, sans quoi personne ne les aurait achetés. Si un trader de Wall Street ou un directeur d’entreprise est riche à millions, Conard considère que le processus impitoyable de la sélection économique garantit que son action a profité d’une manière ou d’une autre à la société. Même les partisans ultralibéraux de Romney y trouvent à redire. « Ed [Conard] devrait se montrer davantage préoccupé par les aspects incestueux du capitalisme », me dit Hubbard.

Jeu économique faussé

Unintended Consequences ignore certains des plus importants travaux économiques des dernières décennies, qui ont montré combien le pouvoir et la politique influent sur la croissance. En langage technique, ce domaine est l’étude de la « recherche de rente », mécanisme par lequel des individus ou des entreprises s’enrichissent du fait de leur pouvoir, non de leurs idées. C’est l’un des rares domaines de l’économie dans lesquels la gauche et la droite se réclament des mêmes courants de pensée. En pratique, des personnes très riches et des firmes sont en mesure d’influencer hommes politiques et autorités de contrôle pour obtenir des changements dans les réglementations en apparence insignifiants mais dont ils profiteront. En d’autres termes, ils faussent le jeu. Un exemple classique est le secteur bancaire. Les banques consacrent des moyens considérables à exercer sur le législateur et les autorités de contrôle une pression, explicite ou subtile, et obtiennent in fine que la réglementation serve leurs intérêts.

L’explication que donne Conard de la crise financière ignore de nombreux rapports et analyses montrant que certaines des plus grandes banques du pays ont activement manipulé clients et autorités de réglementation, et, parfois, leurs propres actionnaires pour tirer profit d’opérations risquées et dangereuses (6). Et pour maints économistes, le creusement des inégalités peut avoir des conséquences extrêmement fâcheuses pour l’ensemble de la société. Plutôt que de seulement constituer pour chacun une invitation à prendre des risques potentiellement bénéfiques, l’inégalité peut permettre aux riches de freiner les idées nouvelles.

Une élite fermée

Je n’ai pas cessé de soulever ces questions dans mes discussions avec Conard, mais chaque fois il les a balayées d’un revers de main. « Je ne veux pas parler de la “recherche de rente”, me dit-il. Dans certains pays du tiers monde, on voit un dictateur donner en concession le monopole des télécommunications à son beau-frère. C’est quand même assez difficile de faire ça ici. » J’ai rétorqué que de nombreux économistes voient dans la recherche de rente aux États-Unis un processus beaucoup plus subtil mais non moins destructeur. Si certains sont capables de devenir et de rester riches en contournant les règles, alors les « diplômés en histoire de l’art » pourront se dire n’avoir aucune chance de s’introduire dans une élite fermée par le réseau des relations et les protections.

Peut-être la concentration des richesses inspirera-t-elle une nation d’esprits novateurs capables de résoudre de nombreux problèmes. Mais si l’opinion de beaucoup d’économistes est juste – que la concentration décourage parfois l’innovation –, il y a lieu d’être inquiet. Conard propose des analyses profondes et argumentées sur presque tous les sujets, mais sur celui-ci il nous sert des anecdotes et parle avec ses tripes. Quand il travaillait chez Bain, me dit-il, il a constaté que les entreprises qui réussissent doivent se battre entre elles. Le pouvoir acquis n’est pas un blanc-seing. « Une personne comme moi a-t-elle jamais été écartée d’une opportunité ? – s’exclame-t-il avec une certaine emphase. Si c’est le cas, je ne m’en suis pas rendu compte ! »

J’ai suggéré que les deux vérités ne sont pas exclusives. Les riches peuvent gagner une bonne part de leur richesse grâce au travail acharné, au talent et à la chance. Mais ils peuvent aussi utiliser ensuite leur influence pour devenir encore plus riches. L’un des grands défis politiques et économiques de notre époque est de trouver un équilibre entre la richesse qui profite à la société et celle qui en pervertit le fonctionnement. Bien sûr, il nous faut encourager ceux qui prennent des risques et trouvent des domaines d’innovation productive. Mais il n’est pas dans l’intérêt de la nation de laisser la richesse fausser le processus politique au point d’entraver les idées nouvelles.

Au lendemain d’une de nos dernières conversations, Conard m’a envoyé un courriel résumant son argumentation : fondamentalement, avoir une petite élite immensément riche est bon pour les classes pauvres et moyennes. « De mon point de vue, a-t-il ajouté, ça ne fait pas l’ombre d’un doute. »

Cet article est paru dans le New York Times le 1er mai 2012. Il a été traduit par Philippe Babo. 

 

 

Notes

1| Dean Baker anime un think tank progressiste à Washington. Il a publié Taking Economics Seriously (« Prendre l’économie au sérieux »), MIT Press, 2010, et plus récemment The End of Loser Liberalism: Making Markets Progressive (« En finir avec le défaitisme de gauche : rendre les marchés progressistes »), Center for Economic Policy Resarch, 2011.

2| Conard souligne que les innovations dans l’agriculture ont fait passer le budget des ménages consacré à l’alimentation de 24 % des revenus en 1950 à 10 % actuellement.

3| Ceux qui se lancent dans cette compétition darwinienne risquent un échec « presque certain », écrit Conard dans son livre.

4| Professeur à Columbia, Glenn Hubbard est interpellé dans le film Inside Job sur ses conflits d’intérêt.

5| Ses prédictions sur le risque de crise financière ont valu à Nouriel Roubini d’être surnommé au début des années 2000 « Dr Doom » (« Dr Catastrophe »). L’un de ses livres a été traduit en français : Économie de crise (avec Stephen Mihm), Lattès, 2010.

6| L’auteur cite ici son propre travail d’investigation, mené avec son équipe de l’émission de radio Planet Money , diffusée sur NPR (National Public Radio).

 

LE LIVRE
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Unintended Consequences de Edward Conard, Penguin, 2012

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