Intégrale de l’entretien avec Richard Lindzen

Intégrale de l’entretien avec Richard Lindzen

Depuis le début de l’ère industrielle, c’est-à-dire en gros le milieu du XIXe siècle, l’homme rejette dans l’atmosphère des quantités de plus en plus importantes de gaz dits « à effet de serre », notamment le gaz carbonique. L’idée commune est que cette modification de la composition de l’atmosphère provoque un réchauffement de la planète, qui pourrait s’emballer dans les prochaines décennies et être la cause de bouleversements climatiques majeurs. L’organe principal de cette théorie « carbocentriste » d’un réchauffement climatique d’origine humaine est le giec, Groupe d’experts Intergouvernemental sur l’Évolution du Climat, une structure fondée par les Nations Unies. Depuis sa création en 1988, le giec a produit quatre rapports (en 1990, 1995, 2001 et 2007) présentés comme un état des lieux des connaissances scientifiques sur la question climatique. Le cinquième rapport est prévu pour 2014.Cantonnés à la marginalité durant de nombreuses années, les « climatosceptiques », qui contestent le carbocentrisme, donnent de plus en plus de la voix depuis deux ans. Richard Lindzen, membre de l’Académie des Sciences américaine, professeur de climatologie au MIT et titulaire de la chaire Alfred Sloane, est de ceux-là.

Écrit par la rédaction de Books publié le 26 mai 2011

Quels sont les arguments qui vous font douter du bien fondé de la théorie selon laquelle l’homme réchaufferait le climat ?
La question initiale qui sous-tend les débats a souvent été « l’homme a-t-il ou non une influence sur le climat ? », qui est une question mal posée. Nous avons une tendance excessive à poser ce genre de questions fermées, même lorsqu’il n’y a pas de sens à répondre par oui ou par non. Si l’on m’y force, alors je répondrais oui, mais ce oui ne signifierait pas grand chose. La vraie question est celle de l’ordre de grandeur. Oui, l’urbanisation créé localement des îlots de chaleur, l’homme modifie donc de manière mesurable l’état de l’atmosphère. Mais il s’agit de modifications locales, tout à fait dérisoires à l’échelle de la planète. Poser la question en termes binaires permet d’avoir à bon compte la réponse que l’on souhaite, même si celle-ci ne signifie rien.

 

Comment, alors, convient-il de regarder le problème ?
La première chose qui frappe est la petitesse des modifications dont nous parlons : à peine 0,7°C d’augmentation de la température, en cent cinquante ans ! C’est tout à fait dérisoire. Nous subissons quotidiennement des écarts de température bien plus importants sans même nous en rendre compte. Bâtir des scénarios d’apocalypse à partir d’un phénomène aussi anodin est risible. L’évolution de la température moyenne n’est qu’un à-côté de la climatologie. Elle n’a guère de sens et d’intérêt en tant que telle, alors que ce sont pourtant ces mesures de températures qui ont posé les termes dans lesquelles la question du climat a été étudiée.
Enfin, les données dont nous disposons pour reconstituer le climat des siècles passés, ou même pour établir une « température moyenne » de la Terre, sont parcellaires et imparfaites. Ajoutez à cela que les prévisions sont obtenues en utilisant des modèles qui n’ont aucune fiabilité et vous aboutissez à la seule conclusion raisonnable : tout cela repose sur du sable.

 

Que reprochez-vous aux modèles climatiques ?
Un modèle peut donner d’excellents résultats lorsque les phénomènes sous-jacents sont bien compris. En revanche, le plus gros des ordinateurs ne peut pas penser à votre place : si vous n’avez pas une bonne compréhension des phénomènes, l’outil informatique sera dans le même cas. C’est précisément ce qui se passe ici. Les modélisateurs s’accrochent au peu de théorie disponible, qui provient essentiellement des lois de la thermodynamique et de la mécanique des fluides, et refusent de voir que trop de choses nous échappent encore. La situation des modèles en climatologie rappelle beaucoup celle des modèles en économie ou en finance, qui ont été incapables de prévoir la crise d’il y a trois ans.
Tout cela me rappelle une anecdote : en 1979, juste après le second choc pétrolier, pas moins de douze équipes du mit avaient fait des prévisions sur l’évolution du prix du baril. Toutes se sont trompées en surestimant les prix, la prévision la moins fausse ayant été la plus critiquée au départ pour son optimisme jugé déraisonnable ! Je ne pense pas que les choses aient beaucoup changées. Les gens n’ont toujours pas intégré le fait que, s’agissant de systèmes trop complexes, les modèles doivent faire des suppositions arbitraires, ils ne sont plus la simple intégration du connu. On ne peut rien déduire de résultats obtenus par des modèles qui ne disposent pas des bonnes informations.

 

Comme preuve de la théorie carbocentriste l’on présente souvent la situation des pôles, surtout de l’Arctique. Que vaut cet argument ?
L’Antarctique ne montre pas une activité climatique particulière. Si changement il y a, il va plutôt dans le sens de davantage de glace – mais cette tendance est mineure. Le seul point un tant soit peu notable est un réchauffement d’une petite partie, la Péninsule, un phénomène local dont il n’y a pas lieu de tirer quelque conclusion globale que ce soit.
Quant à la banquise Arctique, elle montre un comportement très variable. Son état actuel est comparable à ce qu’il était dans les années 1920, ainsi que dans les années 1950. La surface de glace que l’on y trouve est bien moins fonction de la température estivale (d’ailleurs très stable depuis cinquante ans) que des vents, qui jouent un rôle crucial dans cette partie du monde. Les Inuits le savent bien, eux qui disposent de six mots différents pour en désigner les différents types.

 

Parmi les conséquences supposées du réchauffement, l’on parle beaucoup d’un paradoxal refroidissement de l’Europe de l’Ouest, causé par le ralentissement, voire l’arrêt, du Gulf Stream. Qu’en pensez-vous ?
L’arrêt du Gulf Stream… tout est possible quand on suppose n’importe quoi. De même, si l’attraction terrestre venait à s’inverser, alors la pomme s’envolerait du front de Newton pour remonter jusqu’à la branche de l’arbre !
Les promoteurs de cette affaire de Gulf Stream commettent deux erreurs. La première est de croire que c’est le Gulf Stream qui réchauffe les côtes de l’Europe. La vraie explication est donnée par les vents, qui circulent d’ouest en est : pour continuer dans les suppositions gratuites, le jour où le sens de rotation de la Terre s’inversera, c’est la côte est des États-Unis qui aura le climat le plus tempéré, et non la côte ouest. La seconde erreur consiste à confondre le Gulf Stream avec la circulation thermohaline, qui est le mouvement permanent de l’eau des océans dont le moteur est à la fois la différence de température et de teneur en sel entre les masses d’eau.

 

Ne vous est-il jamais arrivé de douter de votre point de vue ?
Sur certains points de détail, mon avis a pu évoluer. Mais sur l’essentiel, non. La théorie qui nous est proposée reste incroyablement faible. En voici une illustration : si le climat était si sensible qu’on nous le dit, alors une modification ponctuelle devrait avoir un effet qui durerait un temps assez long. C’est là quelque chose que l’on peut tester, par exemple en mesurant l’évolution du rapport entre la température et le flux radiatif lors d’éruptions volcaniques majeures. Les résultats montrent que le climat n’est pas si sensible. Il ne l’est que dans les modèles climatiques, qui supposent que les rétroactions (les « effets des effets »), sont positives, c’est-à-dire qu’elles font s’emballer la machine. En réalité, les rétroactions sont négatives, elles vont dans le sens d’une atténuation. Pour le voir, il suffit de regarder comment l’évaporation évolue avec la température – encore un exemple où modèles et observations divergent.

 

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Si le gaz carbonique que nous émettons n’est pas la cause de l’évolution actuelle du climat, quelle est la bonne explication ?
Il faut bien comprendre que le climat n’a jamais été « en équilibre » : il a toujours changé. Ensuite, les changements dont nous parlons sont si mineurs que je doute de l’utilité de leur rechercher à tout prix une cause. On peut bien sûr toujours trouver des corrélations avec ceci ou avec cela, mais je ne crois pas que la question posée soit digne qu’on y consacre tant de temps et d’énergie.

 

Que pensez-vous de ceux qui mettent en avant le rôle du Soleil et des rayons cosmiques ?
Ce genre de travaux a le grand mérite de montrer que la concentration en gaz carbonique n’est pas la seule grandeur physique qui permette de gagner au petit jeu des corrélations climatiques. Je suis cependant dubitatif sur les mécanismes proposés.

 

D’où vient cette théorie du réchauffement climatique d’origine humaine ?
Il est difficile de fixer une origine claire, car cette affaire s’est trouvée portée par la conjonction d’intérêts très divers. Au départ, il y a des théories comme celles d’Arrhenius, à la fin du xixe siècle. Il y a ensuite des observations, comme celle de l’augmentation du taux de gaz carbonique dans l’atmosphère, ou les calculs de température globale qui montrent un accroissement au cours du xxe siècle.
Parmi les protagonistes de l’affaire, une trajectoire intéressante est celle de Bert Bolin, un météorologue suédois qui a été le premier président du giec, lors de sa fondation en 1988, et jusqu’en 1997. Dès les années soixante était venue à Bolin l’idée que la question du climat, alors complètement inconnue du grand public, pourrait servir de levier puissant pour favoriser le transfert de richesses du Nord vers le Sud.

 

Vous voulez dire que la question climatique a été politisée avant même que le grand public n’en entende parler ?
Les choses se sont précisées à la fin des années soixante-dix et se sont cristallisées sous la forme que nous connaissons au début des années quatre-vingts, mais elles n’étaient pas encore très politisées. À mon sens, le décollage de la théorie a plutôt été le fait d’administrateurs d’instituts de recherche, qui étaient soucieux d’obtenir des financements pour leurs laboratoires. Pour cela, créer une peur collective autour d’un problème est une excellente méthode, qui a fonctionné au-delà des espérances.

 

Pensez-vous qu’il y a eu quelque chose comme un complot pour porter cette affaire ?
Non, je crois que la climatologie s’est tout simplement trouvée au carrefour de différents intérêts : des administrateurs soucieux de financements, des idéologues opposé à l’organisation des sociétés occidentales, des politiciens opportunistes, etc.

 

Qu’en est-il de la position des Académies des Sciences, notamment en France et aux États-Unis ?
L’Académie des Sciences américaine a été victime d’un entrisme forcené de la part d’activistes écologistes, qui ont exploité deux failles du système. En général, un candidat d’une section scientifique donnée ne peut être admis qu’avec le soutien d’au moins 85 % des membres de cette section. Ce mécanisme s’était toujours montré efficace, jusqu’au jour où, il y a une vingtaine d’années, une section temporaire pour l’« Environnement Global » a été créée. Cette porte dérobée a permis à nombre d’activistes de se faire une place dans l’Académie. Or il se trouve qu’un reçu à l’Académie n’est pas obligé de s’affilier à la section qui l’a coopté : il peut rejoindre la section de son choix. Les entrants « parallèles » ont ainsi investi d’autres sections et y ont exercé leur influence active. Des noms de membres recrutés de cette manière sont Paul Ehrlich, James Hansen, Steven Schneider, John Holdren, Susan Solomon, et jusqu’au président lui-même, Ralph Cicerone.
En France, il n’y a pas eu de phénomène comparable, ce qui explique que l’Académie soit toujours restée prudente sur la question climatique. Je lui reprocherais en revanche d’avoir un peu joué les Ponce Pilate.

 

En 1919, Max Weber écrivait que « chaque fois qu’un homme de science fait intervenir son propre jugement de valeur, il n’y a plus compréhension intégrale des faits. » Est-ce un bon résumé de ce qui se passe chez les scientifiques impliqués dans cette affaire de climat ?
À des degrés divers, nous faisons tous intervenir nos jugements de valeur dans notre travail scientifique, moi comme n’importe qui d’autre. Mais ces différences de degré peuvent être colossales. Ray Pierrehumbert, par exemple (cf. encadré), bien qu’ayant pris des positions très nettement politiques sur l’affaire, ne s’est jamais laissé dominer par elles dans son travail scientifique. Pour un Steven Schneider, en revanche, c’est différent : pour lui, la science n’est qu’un instrument de la politique.

 

Vous êtes considéré aujourd’hui comme le principal scientifique climatosceptique de par le monde. Quelle a été votre trajectoire dans cette affaire ?
Jusque dans les années quatre-vingts, tout cela m’était complètement étranger. Mon travail scientifique n’avait rien à voir avec cette histoire et, politiquement, je n’avais rien de très original : j’étais aussi liberal-democrat qu’on peut l’être sur un campus de New York ou du Massachusetts. C’est alors que j’ai reçu une note de Lester Lave, un économiste spécialiste de l’énergie à l’université Carnegie de Pittsburgh. Lave m’y écrivait qu’il avait participé à une audition du Sénat au sujet du réchauffement climatique, audition au cours de laquelle il avait exprimé ses doutes en raison des nombreuses incertitudes sur la question. Il ajoutait avoir été violemment pris à partie par Al Gore, lequel était allé jusqu’à lui dénier la légitimité de participer à cette audition. C’était vers 1988, et cela a été un gros choc pour moi. C’est là que j’ai décidé d’aller y voir de plus près.

 

Parmi les retombées de cette affaire pour la science elle-même, il y a l’afflux de financement pour la climatologie. Qu’en pensez-vous ?
Une idée naïve consiste à dire que ce financement accru est une bonne nouvelle. Pensez donc : des crédits de recherche multipliés par dix depuis l’administration Bush Sr., voilà largement de quoi faire avancer la climatologie ! C’est pourtant l’inverse qui se produit, et pour au moins deux raisons. D’abord, bien sûr, il faut faire avec le « réchauffement climatique d’origine humaine » et tout ce qui va avec, qui sont autant de fourches caudines qui orientent le travail scientifique dans une impasse. Mais, et c’est sans doute au moins aussi grave, cette manne financière a attiré en climatologie des personnes moins intéressées par la science que par l’argent. Le niveau général de la discipline  s’en ressent fortement : malgré ce que l’on pourrait croire en lisant les journaux, la climatologie progresse de plus en plus lentement. Et cette situation risque d’autant plus de se maintenir qu’une bonne partie de l’appareil administratif de nombreux organismes de recherche ne tient qu’au fil de ces financements exceptionnels, pour lesquels ils se battent donc becs et ongles. On en a eu une belle illustration lors de l’audition organisée par l’Université de Penn State suite au Climategate : le chercheur incriminé, Michael Mann, a été blanchi au motif que les nombreux financements de recherche qu’il obtient « prouvent » qu’il s’agit d’un grand scientifique !

 

Le Climategate a été, en novembre 2009, la divulgation d’une série de courriers électroniques et de fichiers informatiques en provenance d’un important centre de recherches lié au giec, l’Unité de Recherches Climatiques de l’université d’East Anglia. Que pensez-vous de cette affaire ?
Le Climategate a révélé au monde ce que beaucoup savaient déjà : la climatologie a été pervertie par des logiques de clan et de propagande. Mais les gens ne sont guère allés au fond des choses : alors que tous les fichiers sont disponibles sur internet, beaucoup se sont contentés d’écouter aveuglément les explications rassurantes pour leurs convictions. Le contenu des courriers est pourtant dévastateur.

 

Pensez-vous que la science en sortira affaiblie, ou que les gens vont vite oublier et passer à autre chose ?
Je suis pessimiste pour la science. Certes, les gens peuvent comprendre que la vérité scientifique du jour n’est pas toujours celle du lendemain. Cette fois-ci pourtant, il faut tenir compte d’autre chose : il leur a été demandé de payer pour « décarboner » la société. Et de payer cher. À mon avis, ils s’en souviendront.

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