Jeune homme cherche Catherinette
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Jeune homme cherche Catherinette

Écrit par La rédaction de Books publié le 25 novembre 2015

La tradition de la Sainte-Catherine a peu à peu rangé ses chapeaux au placard. Mais le mariage n’est pas encore passé de mode, tout comme les petites annonces qui permettent depuis plus de trois siècles de chercher l’âme sœur de manière concise et précise. Dans cet article de la Literary Review, traduit par Books en avril 2011, Christopher Hart offre une plongée au cœur de cette technique de rencontre à la fois délicieusement surannée et totalement surréaliste.

 

L’ouvrage de Francesca Beauman, une histoire des annonces matrimoniales, est élégant, spirituel, avisé et absolument délicieux. Il offre des heures de « RSL (relations sans lendemain) entre adultes » et fait preuve d’un « GSDH (grand sens de l’humour) ».

La première annonce dont on ait retrouvé la trace est parue en 1695 dans une brochure du pub de la Toison d’or, à Londres. Entre des offres pour un étalon arabe et un lit d’occasion, un gentleman de 30 ans cherche « une jeune demoiselle de bonne famille possédant une fortune de 3000 £ ». Multipliez ce chiffre par cent, voire par mille, pour obtenir la valeur actuelle de cette somme, et vous constaterez que ce garçon avait de l’ambition.

Des versions satiriques firent leur apparition presque immédiatement, et même un peu avant les annonces sérieuses. En 1660, on put ainsi lire le texte d’une veuve « bien en chair, fraîche, libre et de bonne volonté » en quête de n’importe quel homme susceptible de lui « présenter l’authentique image de son Engin » pour « fricoter sans convoler ».

De petits pieds charmants

Au XVIIIe siècle, la question de l’alcool étant éminemment sensible, une jeune dame précise qu’elle cherche un mari « qui ne boit jamais plus de deux bouteilles de bordeaux ou une de porto au cours d’un repas », ce qui paraît honnête. Il ne devra pas non plus « faire les yeux doux, ou nouer le contact avec des demoiselles effrontées ».

Un grand nombre de vieux messieurs, cependant, fantasmaient ouvertement sur lesdites donzelles. L’excentrique sir John Dineley publia sans succès, quinze années durant, une annonce dans laquelle il déclarait chercher une épouse « jolie et fraîche âgée de 16 ans ». Celle du baron septuagénaire von Hallberg de Broech devait avoir « entre 16 et 20 ans et de petits pieds charmants », pour partager sa vie dans son château de Bavière. Il reçut 749 réponses, ne donna suite à aucune, et se maria bientôt avec une autre jeune fille.

Le pragmatisme du début du XVIIIe siècle autorisait les demandes émanant de maîtresses potentielles, telle cette dame désireuse de « se placer sous la protection de n’importe quelle personne fortunée et de haut rang », sans qu’il soit question de mariage. Mais cette posture laisse bientôt la place au romantisme et à l’affirmation de l’« Homme sentimental » : une affreuse espèce de métrosexuel de l’ère georgienne, terriblement à l’écoute de ses émotions et capable de se mettre à pleurnicher à la vue d’un chaton noyé.

La meilleure chroniqueuse de l’époque, Jane Austen, avait bien sûr percé à jour tout ce battage. « Les femmes célibataires, observait-elle, ont une fâcheuse tendance à être pauvres, ce qui constitue un argument très puissant en faveur du mariage. » L’annonce parodique publiée par Charlotte Brontë est encore plus drôle, prouvant qu’elle avait assurément un GSDH, quoique assez caustique. Un jeune homme recherche n’importe quelle femme, physique indifférent : « Au contraire, un membre courbé latéralement, horizontalement ou obliquement par rapport à l’axe de la stricte rectitude, voire l’absence d’un attribut, tel qu’un œil ou des dents en moins » ne doit pas être un obstacle, pour autant que la dulcinée possède « ce remarquable et irrésistible charme : l’A-R-G-E-N-T ! »

Parmi les annonces les plus insolites figure celle d’un gentleman cherchant une veuve enceinte, afin de pouvoir déshériter son neveu et léguer sa fortune à l’enfant à naître ; et cette requête d’une brièveté énigmatique, publiée en 1863 par un homme « désireux de rencontrer une jeune femme unijambiste ». En 1832, le Dorset County Chronicle contenait l’annonce d’un veuf, Charles Warren, en quête d’« une femme solide pour garder les cochons pendant qu’[il] serait au travail ». Cette offre peu romantique ne trouva pas preneuse : le recensement de 1841 nous apprend que Warren n’était toujours pas marié. Mais il finira par convoler – nous retrouvons sa trace en 1871, à l’âge de 75 ans – avec une certaine Louisa, de trente ans sa cadette.

Douze années de solitude

La Première Guerre mondiale donna lieu à des propositions beaucoup moins gaies, telle cette annonce publiée par une certaine Vera Brittain : « Dame dont le fiancé a été tué épouserait avec joie officier totalement aveugle ou rendu invalide par la guerre. » Vera postulait, de manière convaincante, que « la seule personne qu’[elle] aimait étant décédée, elle pouvait épouser quelqu’un qui aurait vraiment besoin d’elle, et soulager son chagrin en lui consacrant sa vie ». En 1926, une infirmière prénommée Theresa écrivit : « En 1914, j’étais fiancée à un soldat, et quand il a été tué, j’ai pensé que je ne voudrais jamais rencontrer personne d’autre, et je n’ai pas changé d’avis jusqu’à très récemment. » Douze années de solitude et de chagrin dans une phrase.

Les homosexuels commencèrent à passer des annonces à peu près à cette époque, tel Reggie, jeune célibataire « aimant la musique et le théâtre », cherchant à partager un appartement avec un « beau jeune mâle ». Dans les années 1960 et 1970, un nouveau type de puritanisme apparut, comme en témoignent les annonces de Time Out et de Spare Rib : « Jeune homme célibataire non anglais, recherche relation radicale pour partager conscience politique et sexe. »

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À présent, nous avons Internet. Le média a changé, mais pas le message. « Les petites annonces demeurent une expression d’espoir, conclut Francesca Beauman, et sans l’espoir, que nous reste-t-il ? »

Cet article est paru dans la Literary Review en février 2011. Il a été traduit par Philippe Babo.

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