Journal intime de la Révolution culturelle
Temps de lecture 5 min

Journal intime de la Révolution culturelle

Écrit par La rédaction de Books publié le 17 mai 2016

Les médias officiels chinois étaient très silencieux ce lundi sur le cinquantième anniversaire du début de la Révolution culturelle. Pendant ces années noires, les Chinois aussi étaient silencieux. Ils avaient compris que mieux valait ne pas trop parler ou écrire. Le risque d’être dénoncé était omniprésent. Sauf pour qui savait parfaitement montrer sa loyauté, jusqu’à imprégner son journal des leitmotivs du parti, comme ce cadre anonyme, dont on a retrouvé un carnet de 1969 dans une brocante. Renaud de Spens raconte l’histoire de ce document exceptionnel dans un article paru dans Books à l’été 2013.

 

Gao Xingjian, prix Nobel de littérature, raconte dans Le Livre d’un homme seul comme il était dangereux de rédiger un texte personnel sous le totalitarisme maoïste : sa femme, jeune mariée, découvrant ses écrits parsemés de doutes et de réflexions personnelles, s’était empressée de le dénoncer aux autorités. Si l’on trouve aujourd’hui de nombreux documents rassemblant des souvenirs sur cette période, les publications de notes rédigées à l’époque sont beaucoup plus rares. Lorsque l’internaute Alamu découvre en 2010 un carnet datant de 1969 dans une brocante, il prend la peine d’en scanner les dix premières pages, d’en dactylographier le contenu et de le rendre public sur la Toile sinophone. L’objet a appartenu à un fonctionnaire anonyme qui instruisait le procès d’un cadre provincial accusé d’être en partie responsable de la catastrophe du Grand Bond en avant. L’importance historique du document apparaît immédiatement : il traite de l’affaire de Xinyang, qui fait l’objet du premier chapitre de Stèles, le monumental ouvrage de Yang Jisheng consacré aux quelque trente-six millions de victimes de la « grande famine » de 1958-1961 (lire « Une épine dans le flanc des autorités » Books, juin 2009). Mais il témoigne aussi de l’écrasement total de la sphère privée et d’un asservissement du langage et des idées : c’est un journal qui n’a rien d’intime.

Les grandes lignes de l’affaire sont rappelées au début du carnet, daté de l’après-midi du 27 février 1969 : un cadre de la province du Henan, Zhao Dingyuan, est accusé d’une série de méfaits. Si les atteintes à la morale publique se mêlent aux malversations, comme il est courant à l’époque (« En 1948, en passant le fleuve Jaune, [Zhao Dingyuan] a eu des relations intimes avec une femme »), les principaux crimes imputés à l’accusé sont présentés comme suit :

« 1. Pendant la campagne « anti Pan, Yang, Wang » [1957-1958], il a exagéré la production agricole du district de Xiping, et lancé un spoutnik [i. e. annoncé avoir battu un record] de 3,6 tonnes [de production sur un mu, soit 1/15 d’hectare]. Zhao a demandé à quelqu’un de le publier la nuit suivante, sous un pseudonyme.

  1. Il a trompé le camarade Chen Boda [secrétaire de Mao, l’un des acteurs majeurs de la Révolution culturelle], disant dans un rapport qu’un mu de terre avait produit plus de 3 tonnes de blé, et a empêché le camarade Chen Boda de se rapprocher des masses. Quand un vieux paysan pauvre a voulu faire un rapport au camarade Chen Boda, Zhao a dit que c’était un vieux droitiste, et l’a assigné à résidence.
  2. En 1959, pendant le mouvement antidroitiste, ceux qui osaient s’opposer aux fols errements de Wu Zhipu [secrétaire du Parti pour la province du Henan, ardent promoteur du Grand Bond en avant] étaient écrasés, et un tiers des cadres du bureau ont été qualifiés de droitistes. »

Certaines expressions, caractéristiques de la novlangue maoïste, sont aujourd’hui incompréhensibles pour la majorité des jeunes Chinois. On remarque que les références au passé se font le plus souvent en utilisant les noms de campagnes politiques (par exemple le mouvement « Anti Pan, Yang et Wang », qui lui-même était un épisode de la campagne « antidroitiste ») plutôt que des dates du calendrier : la politique est alors un étalon universel. Cela se traduit aussi dans l’expression de l’époque « lancer un spoutnik ». Le prestige du lancement du premier satellite artificiel de l’histoire mondiale par l’Union soviétique en 1957 avait rejailli sur l’ensemble du monde communiste, et le pouvoir chinois avait initié en 1959 une campagne d’incitation à la production de records édifiants ; la production impossible annoncée par Zhao Dingyuan – 3,6 tonnes de blé censées avoir été récoltées sur un quinzième d’hectare – avait été le premier « spoutnik » agricole publié dans le « Quotidien du peuple », et aucun spécialiste n’avait osé exprimer ses doutes. Cela avait abouti à une répression féroce des paysans du Henan, car, faute de trouver en grains l’équivalent des chiffres de rendement publiés, les autorités les avaient accusés de dissimuler leur production. Un habitant sur huit du district de Xiping était mort de faim, alors que la récolte à même de les nourrir était confisquée dans des silos d’État et n’avait pas quitté la circonscription.

La mission à laquelle participe l’auteur du carnet est donc claire : il s’agit de blanchir Mao de l’échec du Grand Bond en avant, en invoquant la responsabilité des cadres locaux. Nous sommes donc au cœur de la raison d’être de la Révolution culturelle, dont l’objectif stratégique fut de rendre le pouvoir absolu à Mao après sa mise à l’écart suite à la catastrophe du Grand Bond et de la Grande Famine. Après avoir anéanti sa droite, Mao massacre, depuis fin 1968, sa gauche.

Après ce rappel succinct et parfois confus des faits, l’auteur du carnet essaie d’organiser son travail : « Les éléments déjà bien connus seront traités aujourd’hui dans l’après-midi, ce soir et demain matin. Que faire l’après-midi de demain ? »

On s’attend à une réponse concrète, mais l’auteur ne propose que de l’idéologie et des généralités :

« Quelques idées : 1. Brandir haut le magnifique étendard rouge de la pensée de Mao Zedong, apprendre vivement et appliquer vivement les œuvres du président Mao, utiliser la pensée de Mao Zedong pour diriger notre commission. S’obstiner à “lire tous les jours”, en sortant se donner la mission d’apprendre, en revenant faire un rapport de ce qu’on a appris. Décrire l’expérience, prendre des notes. »

Si les guillemets servent à témoigner de l’adhésion à des campagnes officielles (« lire tous les jours », par exemple, est le slogan d’une incitation publique réservée aux ouvrages de Mao), l’essentiel du texte est un florilège des leitmotive de la propagande de l’époque, récités presque comme des litanies religieuses. Il dévoile la raison d’être du journal : il s’agit de rapporter ses faits et gestes, non seulement – et cela n’a rien d’extraordinaire – dans un but professionnel et historique, mais aussi pour témoigner de sa loyauté politique auprès de tous les « Big Brothers » de l’appareil de surveillance maoïste, dont chaque écrivain peut imaginer qu’il lira ses manuscrits un jour ou l’autre.

« 2. Appliquer strictement la politique du Parti, prendre en compte les preuves, les enquêtes et les recherches, et interdire les confessions sous la contrainte, tout comme les encouragements à la confession. Utiliser la pensée du président Mao pour régler les problèmes, rechercher les faits, l’inspiration et l’émulation, sans que cela soit un encouragement à la confession. »

C'est gratuit !

Recevez chaque jour la Booksletter, l’actualité par les livres.

Même si certains passages peuvent sembler d’inspiration libérale, on peut se demander s’il ne s’agit pas encore de propagande maoïste : depuis octobre 1968 et l’arrestation de Liu Shaoqi, Mao estime que la Révolution culturelle a atteint son but et en déclare officiellement la fin ainsi que le retour à une marche normale de l’État et de l’administration. Ce journal n’est peut-être ainsi que l’un des témoignages de ce changement, plus cosmétique que réel. Cependant, la répétition en apparence inutile de l’interdiction de « l’encouragement à la confession », forme d’extorsion d’« aveux » encore plus typique du totalitarisme que la torture, est-elle une sorte de lapsus, qui ferait au moins écho aux convictions personnelles de l’auteur, ou ne s’agit-il que d’une preuve de la prudence cynique d’un fonctionnaire qui ne tient pas à ce que son travail puisse être tourné en dérision ?

« 3. S’appuyer sur les masses, mobiliser les masses, faire que le travail de vérification se transforme en un processus de mobilisation des masses. On peut convoquer de vieux membres du Parti et de vieux cadres pour venir animer des débats, s’appuyer sur les dirigeants du Parti, pour obtenir du soutien.

4. Il faut saisir fermement les choses. Dans l’action, dans l’interrogation, dans les faits, il faut parachever ce travail avec la plus grande rapidité, les exigences les plus strictes, et l’enthousiasme le plus ardent. Vif comme l’éclair, fort comme le vent, il faut transcrire les paroles en actes.

5. Les formes doivent être parfaites. Cinq éléments [sic : il y en a six] : les témoins, les preuves, les circonstances, les dates, les lieux, les faits. Rien ne doit pouvoir jamais être contredit.

6. 1. Strictement mettre en œuvre les cinq articles du président Mao du manuel des missions […]. 4. Les nouveaux et les vieux camarades doivent s’accorder, en toute modestie. […] »

Ces notes peuvent refléter les conseils qu’un cadre se prépare à donner à son groupe de travail, mais on est troublé par le fait qu’elles ne contiennent quasiment qu’une méthodologie de morale politique : certes, on comprend que l’auteur préconise une instruction publique et rapide de l’affaire, mais il ne donne aucun détail opérationnel, hormis le fait que les éléments les moins connus de l’affaire (c’est-à-dire en réalité ceux qui ne sont pas déjà préjugés et peuvent faire matière à débat) seront traités à partir du lendemain après-midi.

C’est que, probablement, il s’agit simplement de mettre les formes à une condamnation déjà décidée avant l’instruction, avant même que l’auteur ne commence son carnet, dont le frontispice est composé d’une citation de Mao : « Après avoir exterminé les ennemis armés, il reste des ennemis non armés […]. Ce serait une grande erreur de les sous-estimer. » Dans ce totalitarisme où un rien peut les transformer en « ennemis non armés », le journal est pour les fonctionnaires un exercice public qui enregistre leurs faits et gestes, et la fidélité de leurs transcriptions de la propagande.

1
Commentaire

écrire un commentaire

  1. antoine dit :

    C’est l’horreur car on a l’impression que quoiqu’on fasse, quoiqu’on dise, quoiqu’on pense…ce qui est parfaitement dans la ligne du parti un jour, nous fait des ennemis le lendemain!

NOUVEAU ! Découvrez le Books du jour !
Chaque matin, un nouveau livre chroniqué dans votre boîte email.