Un journaliste n’est jamais assez complaisant
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Un journaliste n’est jamais assez complaisant

Écrit par La rédaction de Books publié le 9 février 2017

La presse est méchante. Regardez Donald Trump. Le président de la plus grande puissance mondiale est obligé de tweeter lui-même pour se défendre contre ces mal-informés du New York Times et de CNN. Regardez Marine Le Pen, elle doit faire expulser manu-militari un porteur de micro trop insistant. Regardez François Fillon. Il est contraint de dévoiler toutes ses finances devant un parterre de gratte-papier assoiffés de transparence. On ne trouve décidément plus de bons journalistes : prévenants, à l’écoute, aux ordres. Mais que Trump et consorts se rassurent, l’écrivain wallon George Ista a la solution. Dans ce conte intitulé « On n’est bien servi que par soi-même », il donne une petite leçon de complaisance aux plumitifs récalcitrants.

 

Le petit Eugène Toumiel était en train de pondre de la copie. Autour de lui, il y avait plusieurs encensoirs, suspendus à la muraille ou aux angles du bureau, bien à portée de la main, et de nombreux et immenses pots de pommade, soigneusement rangés sur des étagères. Il y avait même une toute petite fiole étiquetée « Poche à fiel ». Mais il suffisait d’un coup d’œil pour voir qu’elle n’avait jamais rien contenu. Bref, il y avait tout ce qu’il faut pour exercer le métier d’Eugène Toumiel, directeur-fondateur-propriétaire-rédacteur en chef et unique de l’Impartial de Sambre-et-Meuse, grand journal théâtral, artistique, littéraire et hebdomadaire.

Soudain, la porte s’ouvrit violemment, et un formidable coup de canne s’abattit sur le bureau, tandis qu’une voix rageuse hurlait, avec un fort accent méridional :

— Je vous tiens ! Vous allez me payer ça !

Effaré, Eugène Toumiel fit un bond en arrière, et ses yeux écarquillés virent un petit bonhomme noiraud et pansu, soigneusement emballé dans une quantité incroyable de faux astrakan, d’authentique peau de lapin et d’interminables foulards, qui gesticulait devant lui.

— Mon… mon cher ténor, balbutia le journaliste, je… je ne sais à quoi je dois l’honneur…

— Ah ! vous ne savez pas ! vous ne savez pas ! beugla le chanteur. C’est bien ce que je disais : vous ne savez pas vous-même ce que vous écrivez ! Tenez, lisez ça !

Et il tendit à l’autre un exemplaire de l’Impartial de Sambre-et-Meuse paru la veille, où se détachait un passage sauvagement hachuré à coups de crayon bleu.

Anonnant comme un écolier, tant il avait la frousse, Eugène Toumiel déchiffra péniblement sa prose :

« Notre excellent ténor, M. Carcragnac, a joué avec son magnifique talent habituel. Les applaudissements enthousiastes du public ont salué le nouveau succès du sympathique artiste. »

— Mon cher ténor, avoua le tremblant plumitif, je vous assure que… que je ne comprends pas…

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— Ah ! vous ne comprenez pas ! Vous m’insultez, et vous ne comprenez pas vous-même ce que vous écrivez ! Eh bien, je vous dis, moi, que vous êtes un ignorant, un imbécile, un mufle, un gredin et un maître chanteur ! Est-ce que je me fais comprendre, moi ? Lisez, monsieur, lisez la suite, vous comprendrez peut-être !

Docilement, Eugène reprit :

« Notre baryton, M. Durand, a été très bon dans le rôle qui lui était dévolu. Il a lancé, de sa voix superbe et avec son impeccable diction, les nombreux airs qui émaillent ce rôle. C’est un véritable chanteur de style, un artiste de la bonne école. »

Le journaliste s’arrêta, regardant son interlocuteur avec un geste d’incompréhension navrée. Alors, le ténor hurla, les bras au ciel :

— C’est bien ça ! Il ne comprend même pas ce qu’il écrit !… Alors, il a de la voix, ce baryton, puisque vous en parlez tout le temps, et moi, je n’en ai pas, puisque vous n’en parlez pas !… Il a une diction impeccable, et moi je n’en ai pas, puisque vous n’en dites rien !… Lui, c’est un chanteur de style, et moi, je suis… je ne sais quoi, je suis une pantoufle, je suis un rien du tout !… Il est un artiste de la bonne école, lui ! Et moi je n’y suis jamais allé, peut-être, à l’école ! Je ne sais pas lire, moi ! Voilà ce que vous imprimez dans votre sale journal ! Voulez-vous que je vous dise la vérité, moi, sur votre baryton de mon sac ? Il chante comme un canard, il joue comme un cochon, et il est bâti comme un singe ! Voilà ce que c’est, votre petit baryton ! Et moi ! moi ! vous osez dire que je n’ai pas de voix, que je ne sais pas chanter !… Dites que je suis mal fait, que je ne suis pas beau garçon, pendant que vous êtes en train de mentir ! Dites-le ! dites-le donc dans votre sale feuille de chou !… Savez-vous que je dois gagner ma vie, moi, monsieur ?… Savez-vous que si j’avais une femme et des enfants, il suffirait peut-être de deux articles comme celui-là pour leur ôter le pain de la bouche ?… Ah ! brigand ! bandit ! Vous voulez donc avoir ma peau !

Tremblant de tous ses membres, prudemment retranché derrière son bureau, le pauvre petit journaliste murmura d’une voix timide :

— Mon cher ténor, mon cher ami, mon cher monsieur Carcragnac, je vous jure que je n’ai jamais eu l’intention…

Je me fous de vos intentions ! rugit le chanteur. Il ne me plaît pas qu’on me calomnie dans les journaux. Vous allez faire passer une note de rectification, entendez-vous ! Et quelque chose de soigné, encore !

— Je… je ne demanderais pas mieux, gémit Eugène Toumiel. Mais je ne peux pourtant pas démolir le baryton pour vous être agréable… Vous avez absolument raison, mon cher et grand artiste, ce Durand est un chanteur et un acteur exécrables. Mais si je le démolis, il réclamera également. Et je me mettrai à dos le directeur du théâtre, les abonnés qui ont voté pour le baryton, un tas de gens dont l’appui est indispensable à la bonne marche de l’Impartial… Je ne vois vraiment pas de quelle façon…

Le ténor haussa les épaules.

— Quand je disais, grommela-t-il, que vous ne connaissez pas votre métier ! Donnez-moi une plume et du papier, je vais vous fignoler ça en cinq secondes.

Il s’assit devant le bureau, tandis que le directeur de l’Impartial s’empressait à le servir. Les cinq secondes durèrent dix bonnes minutes. Après quoi, sans même prendre la peine de se relire, le chanteur jeta sa plume en déclarant :

— C’est bien entendu : vous ferez imprimer ceci la semaine prochaine, sans en retrancher un seul mot.

— C’est promis, cher monsieur, formellement promis, bredouilla Eugène Toumiel.

Et le ténor s’en fut, le chapeau sur la tête, en murmurant un vague bonjour, en esquissant de la main un petit geste protecteur, tandis que le plumitif, profondément incliné, tenait la porte grande ouverte.

La semaine suivante, l’Impartial de Sambre-et-Meuse publiait scrupuleusement et intégralement l’avis de M. Carcragnac sur M. Carcragnac : « C’est bien dommage qu’un grand artiste comme M. Carcragnac soit exilé dans une petite ville comme la nôtre. C’est à l’Opéra-Comique de Paris qu’est sa véritable place. Venant de la meilleure école, c’est un merveilleux chanteur, dont aucun n’a plus de style que lui. Sa belle voix a la force d’un taureau, et sa diction également. C’est un joli garçon, très bien fait, dont toutes les demoiselles doivent en rêver la nuit Comme comédien, c’est quelque chose entre Mounet-Sully et Le Bargy, sans les défauts de ces deux acteurs. Toutes nos félicitations à l’excellent artiste. »

Et jamais, au grand jamais, les lecteurs de l’Impartial de Sambre-et-Meuse n’ont compris pourquoi leur ténor n’était pas allé flanquer des gifles au petit Eugène Toumiel, pour avoir osé se moquer de lui de pareille façon.

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