La culture de l’honneur, fléau des prisons
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La culture de l’honneur, fléau des prisons

Écrit par La rédaction de Books publié le 20 juillet 2016

Détenus à Alcatraz, 1960 GOGA Park Archives

69 375 personnes sont actuellement incarcérées en France, a annoncé mardi l’administration pénitentiaire. C’est un chiffre record pour l’Hexagone, où un peu plus d’un individu sur mille est donc derrière les barreaux. On est très loin des chiffres américains. Aux Etats-Unis, 7 personnes sur 1 000 sont en prison. D’un côté de l’Atlantique comme de l’autre, le problème de la surpopulation carcérale est aussi celui de la récidive. Depuis vingt ans, l’avocate Sunny Schwartz lutte contre ce engrenage avec un levier particulier : la culture de l’honneur. Dans cet article de la New York Review of Books, traduit par Books en octobre 2010, Helen Epstein fait le récit de ce combat.

 

Le système carcéral américain est dans un état catastrophique : 2,3 millions de personnes sont aujourd’hui derrière les barreaux dans ce pays, cinq fois plus qu’en 1978. Notre taux d’incarcération est désormais le plus élevé au monde (1). De nombreux prisonniers, pour ne pas dire la plupart, ne devraient pas se trouver là ; 16 % des détenus adultes souffrent de problèmes mentaux et relèvent de la médecine. 16 %, c’est également la proportion de mineurs que comptent nos prisons. Si rien ne prouve que les Noirs sont plus enclins à consommer de la drogue que les Blancs, ils courent six fois plus le risque d’être incarcérés pour infraction à la législation sur les stupéfiants (2). La plupart de ceux qui le sont n’ont aucun antécédent grave et ont généralement été arrêtés pour simple possession de drogue.

Les violences, sexuelles ou autres, sont monnaie courante en prison : environ 20 % des détenus en font état. Non seulement ces « fabriques de monstres », comme les surnomme Sunny Schwartz, ne font guère pour interrompre le cycle de la violence, mais elles semblent même l’accentuer. Les deux tiers environ des anciens détenus sont de retour derrière les barreaux dans les trois ans qui suivent leur libération. L’expérience carcérale peut être si brutale et humiliante, selon un certain nombre d’études, qu’elle rend les détenus plus durs et plus méchants. Les crimes qu’ils commettent ensuite sont généralement plus graves que ceux pour lesquels ils avaient initialement été emprisonnés (3).

Dans ce contexte, les membres de la toute nouvelle Commission sur la justice pénale, chargée de passer en revue le système carcéral américain et de faire des propositions de réforme, devraient songer à l’expérience menée il y a quelques années au sein de la prison de San Bruno, en Californie (4). Ce projet, qui fait l’objet de la passionnante étude de Sunny Schwartz, est important. Parce qu’il a considérablement réduit les taux de récidive, mais aussi parce qu’il pourrait nous permettre de sortir de l’opposition stérile « répression/réinsertion » qui marque traditionnellement le débat entre conservateurs et progressistes sur le sujet.

La plupart n’ont pas le niveau de lecture d’un élève de cinquième

Schwartz a commencé de travailler dans les prisons du comté de San Francisco en 1980, pendant ses études. Deux jours par semaine, elle venait recueillir les griefs des prisonniers, pour ensuite leur faire franchir les méandres bureaucratiques du système judiciaire californien. Après avoir obtenu son diplôme de droit, elle a œuvré un moment pour une association de lutte contre le sida. Puis, en 1990, à la demande de son ancien patron, le shérif Michael Hennessey, elle est retournée au bloc 7 de la prison de San Bruno pour lancer de nouveaux programmes d’aide à la réinsertion.

Les détenus de San Bruno étaient parfaitement représentatifs de la population carcérale américaine. Plus de la moitié étaient noirs, alors même que les Africains-Américains ne représentent que 6 % de la population de San Francisco. 75 % d’entre eux environ avaient quitté l’école sans diplôme, et la plupart n’avaient pas le niveau de lecture d’un élève de cinquième ; 90 % n’avaient jamais occupé un emploi légal. 80 % disaient avoir été victimes de violences sexuelles ou physiques dans l’enfance, et 80 % avaient commis au moins un acte de violence.

En prison, ces détenus passaient leurs journées à regarder la télévision (des émissions de télé-poubelle, des films d’horreur, des dessins animés), à se muscler, à se battre, à subir des fouilles au corps, et à adresser de minutieuses lettres de doléances aux autorités. Une fois libres, quelque 70 % finissaient à nouveau sous les verrous dans les trois ans, un peu plus que la moyenne américaine. Schwartz avait pour mission d’imaginer des programmes susceptibles de remédier à cette situation.

Sunny Schwartz commença par ouvrir un lycée dans la prison, qui enseignait notamment la lecture, l’écriture, et les mathématiques, sans oublier l’apprentissage des compétences essentielles à la vie quotidienne – l’art et la manière de décrocher et conserver un emploi, par exemple. À bien des égards, ce fut un succès : les détenus appréciaient d’avoir quelque chose à faire de leurs journées et beaucoup décrochèrent des diplômes susceptibles d’améliorer substantiellement leurs chances de trouver un travail à leur sortie. Mais l’initiative n’eut que peu d’impact sur leur propension à la violence. Pendant les heures creuses, ils continuaient à se chercher noise. En entendant les détenus éructer au téléphone, les gardiens concluaient que leur agressivité ne cesserait pas à leur libération. « Comme on lui a appris à lire, plaisantait l’un d’eux, on n’a qu’à lui montrer un panneau lui disant de ne plus battre sa femme. »

Schwartz se demanda si l’instruction, en soi, suffisait à transmettre les aptitudes nécessaires pour vivre en société. Même si la prison était mixte, les hommes l’inquiétaient particulièrement. Certains étaient tellement agressifs qu’ils faisaient même peur à une avocate chevronnée comme elle. À vrai dire, certains se faisaient peur à eux-mêmes. Sur le point d’être libéré, l’un d’eux supplia ainsi Schwarz de le maintenir derrière les barreaux : il craignait de ne pouvoir se retenir de violenter la fillette d’un voisin, âgée de 5 ans. Schwartz savait que certains, dont celui-là peut-être, n’avaient aucune chance de réinsertion, mais elle savait aussi d’instinct – et l’histoire lui donnerait raison – que la plupart pouvaient changer, à condition de recevoir une aide psychologique massive. Mais en quoi consisterait cette aide ? Voilà qui n’avait a priori rien d’évident.

La prison déresponsabilise les détenus

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Peu après avoir commencé à San Bruno, Schwartz entendit pour la première fois parler de « justice réparatrice », au cours d’une conférence. Le système américain moderne est fondé pour l’essentiel sur la notion de châtiment et s’appuie sur la sanction. La justice réparatrice, en vigueur dans les sociétés traditionnelles, est fondée sur l’idée que les criminels doivent aussi s’efforcer de réparer le mal fait aux autres. Pour cela, ils doivent d’abord faire face à leurs actes, puis se racheter aux yeux de leur famille, de leur communauté et, si possible, de leurs victimes. Schwartz raconte dans son ouvrage comment la justice réparatrice s’est vite imposée à elle comme un moyen de transformer ces récidivistes en membres actifs de leurs communautés.

La première étape – convaincre les détenus de San Bruno de faire face à leur propre comportement violent – serait la plus difficile. Il est en effet frappant de voir à quel point les hommes violents semblent dénués de remords, comme s’ils étaient dénués de sentiment. Leur parcours au sein du système judiciaire ne fait d’ailleurs que renforcer ce détachement, explique Schwartz. Pendant le procès, leurs avocats les entraînent à nier ou minimiser leurs crimes. En prison, ils passent leurs journées à se plaindre de leurs conditions de détention, de leurs peines, du comportement des gardiens et des autres détenus, enfin de la société dans son ensemble. À aucun moment on ne leur demande de juger leur propre comportement ou de reconnaître la souffrance qu’ils ont causée.

Schwartz connaissait déjà différentes techniques de « gestion de la colère », qui consistent généralement à apprendre aux hommes violents à réprimer leur rage ou éviter les situations susceptibles de la provoquer. Elle voulait autre chose, une méthode qui aide les détenus à retrouver le contact avec leurs propres émotions, et décida d’essayer Manalive, un programme créé quelques années auparavant pour les hommes coupables de violence domestique. Manalive devint bientôt le socle de tous les projets de Schwartz, baptisés du nom générique de Resolve to Stop the Violence Project (RSVP).

« Violent, moi ? Sûrement pas ! »

En novembre 2008, je me suis rendue à la prison de San Bruno pour assister à une session. Un chef de séance et une quinzaine de détenus étaient assis en arc de cercle sur des chaises en plastique pendant que Don, un braqueur de banque blanc de 28 ans, racontait une bagarre à laquelle il avait été mêlé huit ans plus tôt. Tandis que les autres l’écoutaient et l’interrogeaient, deux pri-sonniers analysaient son récit, notant tous les accès de violence – physique, sexuelle, émotionnelle – évoqués par Don : vente de drogue au cours d’une fête, infidélités envers sa compagne, ce qui ne l’empêchait pas de hurler sur elle, tabassage d’un des invités à coups de bouteille de bière et de coups de pied. La session dura deux heures. À la fin, le tableau noir était entièrement recouvert de notes sur les gens que Don avait blessés et comment, mais aussi sur la manière dont il avait tenté de minimiser ses actes ou d’en rejeter la responsabilité sur les autres.

Même si certains détenus participaient volontairement au programme, la plupart ne se considéraient pas comme violents avant d’y avoir été inscrits par l’administration pénitentiaire. « Je savais que j’avais un problème avec la drogue, explique Don. Mais violent, moi ? Sûrement pas ! » Après avoir assisté à un certain nombre de séances obligatoires et avoir observé d’autres hommes décrire leurs actes, il a pourtant commencé à réaliser à quel point il avait blessé les autres ; pas seulement les hommes qu’il avait frappés ou tabassés un jour ou l’autre, mais aussi sa propre famille, tellement terrifiée par ses éruptions de colère qu’elle s’était mise à l’éviter. Lorsqu’il rejoignit le programme, il avait passé dix mois en prison sans quasiment avoir de nouvelles de ses parents, et sans avoir jamais été en contact avec sa sœur. Treize semaines plus tard, il parlait à ses parents une fois par semaine et à sa sœur tous les jours.

Le programme ne prévoit pas de processus de réparation directe pour les victimes. Mais, en invitant des personnes ayant elles aussi subi des violences à s’exprimer devant les prisonniers, il renforce chez eux le sens de leur responsabilité. RSVP encourage également les réparations envers la société dans son ensemble, en mettant en relation les « diplômés » libérés avec des groupes de prévention de la violence juvénile.

En 2004, les psychiatres James Gilligan, de la New York University, et Bandy Lee, de Yale, ont évalué le programme. Ils ont conclu qu’il permettait de réduire nettement les taux de récidive ; et cela d’autant plus qu’on y participait longtemps. Par rapport à un groupe témoin de prisonniers n’ayant pas pris part au programme, les hommes qui avaient suivi le cursus complet de seize semaines étaient quatre fois moins nombreux à se retrouver en prison un an plus tard.

Schwartz ne s’attarde pas sur les raisons du taux d’incarcération hallucinant des États-Unis. La première fois que je me suis rendue à la prison de San Bruno, on m’a conduite dans une cabine de surveillance dont le sol de verre transparent laissait voir tout un dortoir. C’était à la mi-journée et des hommes en survêtements orange se tenaient là, en petits groupes. Certains déjeunaient, d’autres jouaient au ping-pong ou regardaient la télé. Sans surprise, la plupart étaient noirs. Entre 20 et 34 ans, un Noir américain sur neuf est en prison, six fois plus que les Blancs de la même tranche d’âge ; et 65 % des jeunes Noirs déscolarisés passent une partie de leur vie derrière les barreaux (5). En d’autres termes, la hausse du taux de détention est essentiellement due à l’incarcération croissante des hommes noirs.

Mais pourquoi tant d’hommes noirs sont-ils en prison ? Les opinions divergent mais, en ce qui concerne les affaires de drogues, la surveillance démesurée dont les jeunes Noirs font l’objet explique en partie le problème. Les jeunes Blancs peuvent bien consommer de la drogue aussi souvent que les Noirs, ils sont rarement pris ; et, quand ils le sont, ils ont plus de chances de s’en tirer avec un simple avertissement. 60 à 75 % des adolescents noirs de Baltimore et de Chicago déclarent être systématiquement harcelés par la police, selon une récente enquête. En revanche, le harcèlement policier ne permet pas d’interpréter les différences raciales en matière de crimes violents. Les données sur les homicides sont claires : les Noirs sont sept fois plus susceptibles d’en commettre et six fois plus susceptibles d’en être victimes que les Blancs. Cela ne peut s’expliquer par la seule discrimination qu’ils subissent.

Alors quoi ? En 1992, un rapport du Conseil national de la recherche avançait que certains individus possédaient peut-être des prédispositions génétiques à la violence et recommandait des recherches plus fouillées sur la question. Même s’il n’affirmait pas que ces « gènes » étaient plus répandus chez les Noirs, le sous-entendu racial était clair et l’étude fut très critiquée.

Il n’aurait pas dû échapper au Conseil que les taux d’homicide évoluent à un rythme bien plus rapide que le génome humain, dont les transformations peuvent prendre des milliers d’années. Ainsi, le meurtre est aujourd’hui bien plus répandu aux États-Unis qu’en Europe. Mais, aux XIVe et XVe siècles, le taux d’homicide à Londres, Amsterdam et Stock-holm était aussi élevé qu’il le fut à New York au faîte de la vague de criminalité des années 1990 (6). Et, jusqu’aux années 1960, les homicides étaient plus rares en Afrique qu’en Europe ; s’il existait, un « gène de la violence » d’origine raciale pourrait donc difficilement venir d’Afrique (7). Le fait que le programme RSVP donne d’aussi bons résultats avec les Blancs qu’avec les Noirs montre en outre que tous les hommes agressifs peuvent changer, que nul penchant pour la violence n’est inscrit dans les gènes.

Pour la plupart des experts, le lien entre race et violence est d’origine sociale. Les chômeurs sont ainsi plus enclins à verser dans la délinquance. Pourtant, sur le long terme, le lien entre crime et évolution du marché du travail n’apparaît pas clair. Si une hausse du chômage se traduit par une hausse des crimes contre les biens, elle a moins d’impact sur les crimes violents.

Le taux d’homicide a doublé lors de l’« épidémie de crack »

La plupart des études démontrent, en revanche, une forte corrélation entre les homicides et le trafic de stupéfiants, qui a tendance à prospérer dans les quartiers noirs. Une enquête de 1988 établissait que 40 % des homicides commis à New York étaient le fruit de conflits liés à la drogue. Si les Blancs et les Noirs sont tout aussi susceptibles de consommer, les Noirs sont plus fréquemment impliqués dans l’activité hautement lucrative et dangereuse de la conditionner, de la distribuer et de la vendre. Le trafic suscite la violence parce que les conflits qui éclatent sur les prix, les territoires ou la clientèle ne peuvent se régler pacifiquement devant un tribunal. Ce n’est probablement pas un hasard si le taux d’homicide a doublé pendant la Prohibition dans les années 1920, et s’est effondré avec son abolition en 1933. De même, le taux d’homicide a de nouveau doublé lors de l’« épidémie de crack » des années 1970 et 1980, lorsque le trafic de drogue est devenu plus lucratif et compétitif, donc plus dangereux. [Sur les effets pervers de la pénalisation des drogues, lire Books, n° 15, septembre 2010.]

Que peuvent faire les autorités pour extirper le trafic des quartiers noirs ? Elles pourraient commencer par améliorer les écoles, qui se caractérisent par un manque criant de financement, des effectifs surchargés, des classes perturbées et des taux d’abandon élevés. Cette situation nous met tous en danger et devrait être gérée, puisque les probabilités d’incarcération chutent à mesure que le niveau d’instruction s’élève, particulièrement chez les hommes noirs. Selon une estimation faite en 1980, l’écart racial en la matière diminuerait de 23 % si les jeunes Noirs fréquentaient l’école aussi longtemps que les Blancs. Et encore cette étude a-t-elle précédé la vague d’incarcération des Noirs de ces trente dernières années. L’effet était même encore plus net sur les crimes violents : une augmentation de 1 % de la proportion de diplômés permettrait d’économiser 1,4 milliard de dollars, c’est-à-dire la somme qu’il faudrait sinon dépenser pour garder ces hommes sous les verrous.

L’importance des diplômes

À lui seul, un diplôme du secondaire semble éviter aux Noirs bien des ennuis. Comparés à ceux qui arrêtent l’école en seconde ou en première, les Noirs diplômés du secondaire courent quatre fois moins de risques de finir en prison (8). Et il est peu probable que le phénomène s’explique par la nature du programme de terminale. Mais obtenir un diplôme peut être révélateur d’une attitude relativement positive envers la société et envers soi-même, et cela pèse davantage que n’importe quel savoir accumulé. Certaines études suggèrent même qu’un diplôme compte plus que le revenu, ou que le fait d’avoir ou non un travail (9).

Mais, même si l’éducation peut contribuer à éviter les ennuis aux gosses noirs, aider les hommes déjà criminels à reconquérir leur estime d’eux-mêmes à travers l’instruction n’est pas toujours suffisant pour les sortir de l’ornière, comme l’a constaté Schwartz. Car le trafic de drogue et les gangs offrent plus qu’un gagne-pain. Ils proposent aussi une société alternative où le courage, la dureté et l’esprit d’entreprise sont valorisés. Surtout, ils libèrent de la honte d’être pauvre, sans emploi et incapable d’entretenir une famille (10). C’est ce sentiment de honte même qui, selon un nombre croissant de psychiatres, est à l’origine du comportement violent.

Dans les années 1980, James Gilligan était responsable du service psychiatrique des prisons du Massachusetts. Il eut des milliers de consultations avec des meurtriers et s’aperçut bientôt qu’ils étaient particulièrement enclins à blesser ou tuer quelqu’un s’ils se sentaient insultés ou humiliés. Ces hommes semblaient redouter par-dessus tout les sensations de faiblesse et de honte, et ils répondaient par la violence à quiconque provoquait ces sentiments, qu’il s’agisse d’une petite amie infidèle et moqueuse ou d’un dealer rival.

De nombreux tueurs ont expliqué à Gilligan que lire la peur dans les yeux de leurs victimes leur donnait un sentiment de puissance et l’impression d’être respectés. Cela renforçait leur image de « dur » et semblait justifier leurs réactions agressives face à tout signe de manque de respect, aussi mineur ou involontaire fût-il (11). Le sens de l’honneur est au cœur de ce monde hors la loi et Gilligan se demanda si ce n’était pas précisément parce que ces hommes avaient tant de motifs de honte. Comme les détenus de San Bruno, la plupart de ses patients avaient subi des sévices humiliants dans l’enfance, et connu l’échec à l’école ou dans leur recherche d’emploi. Le psychiatre en conclut que ce vécu douloureux les avait amenés à être particulièrement sensibles aux manques de respect, et à construire des sous-cultures fondées sur la défense de l’honneur masculin, aussi creux et fanfaron soit-il, comme une forteresse contre la honte.

Pendant ses études dans les années 1950, Gilligan avait été passionné par le travail de l’anthropologue Ruth Benedict, qui classa les cultures selon l’importance que les unes accordent aux notions d’honneur et de honte tandis que les autres sont dominées par les notions de fierté et de culpabilité. Si la culpabilité et la honte ont beaucoup en commun, Benedict estime que les implications sont différentes. La culpabilité, ce sentiment d’avoir fait quelque chose de mal et de devoir en souffrir, que les autres le sachent ou non, nourrit le tourment intime. La honte, elle, passe par la conscience du mépris des autres ; elle a donc des effets potentiellement bien plus graves sur les relations humaines. La fierté, comme la culpabilité, est un sentiment intérieur d’accomplissement, tandis que l’honneur, comme la honte, dépend de l’attitude des autres envers soi.

Lorsque Gilligan a commencé sa carrière de psychiatre de prison, il s’est souvenu des analyses de Benedict. « Lorsque je suis entré pour la première fois dans une prison, me confiait-il récemment, j’ai réalisé que j’étais au cœur d’une culture de l’honneur. » Depuis les années 1960, d’autres experts reconnus du comportement, dont Thomas Scheff, John Braithwaite et Helen Lewis, ont aussi qualifié la honte de « maître régulateur » des émotions, et en ont fait une clé pour comprendre les comportements violents. Après s’être penché sur dix années d’enregistrements de ses séances de thérapie, Scheff assure n’avoir jamais vu d’explosion de colère qui n’ait été précédée d’un épisode honteux.

En attendant un monde meilleur…

Une scène du film français Entre les murs, récit romancé mais réaliste d’une année dans un collège parisien difficile, illustre parfaitement comment la honte peut déclencher la violence et ruiner la vie d’un jeune garçon. Dans une scène, au tournant du film, Souleymane, 15 ans, fils d’immigrés africains et un brin provocateur, apprend, devant tout le monde, que l’enseignant lui prête des « moyens limités ». Tandis que le brouhaha de la classe continue à l’arrière-plan, le visage de Souleymane se fige. Quelques instants plus tard, il se rue hors de la salle, cognant accidentellement un camarade au visage et frappant presque son professeur. Ce pour quoi il sera exclu. L’avenir paraît sombre pour ce garçon, désormais considéré par les adultes comme « violent » en plus d’être « limité ».

Les émotions ont leur logique propre, rappelle Gilligan, que nous ignorons souvent. Des méthodes telles que Manalive peuvent aider les hommes violents à mieux comprendre leurs sentiments de douleur et de colère et à développer les aspects plus positifs de leur personnalité. Ce type de technique de justice réparatrice fait de plus en plus l’unanimité, à gauche comme à droite. Tandis que la démarche de Schwartz est en phase avec les notions conservatrices de responsabilité personnelle, certains programmes conservateurs d’inspiration religieuse acceptent l’idée progressiste selon laquelle il faut s’occuper du manque d’instruction et d’opportunités d’emploi si l’on veut donner aux détenus une chance de réussir leur réinsertion.

À vrai dire, la principale résistance envers ce type de programmes émane de certains gauchistes bien intentionnés mais doctrinaires, qui estiment absurde d’attendre un changement de comportement d’hommes qui continuent de subir le racisme, le chômage, les écoles minables et tout l’héritage des inégalités en Amérique. Certes, les conditions dans lesquelles grandissent nombre d’Africains-Américains sont traumatisantes. Mais l’idée qu’on ne pourra traiter les questions de violence, de drogue, de sida tant que ces gauchistes simplistes n’auront pas la satisfaction de nous voir vivre tous dans une société égalitaire, voilà qui est en soi une forme de racisme, fondée sur la conviction paternaliste que les êtres ne peuvent modifier leurs comportements individuels et collectifs. Des programmes comme RSVP le montrent : quand les hommes ont le courage de faire face à leur propre violence, ils sont capables de surmonter les situations les plus atroces. Aider les hommes violents à trouver des formes plus constructives d’expression de leur virilité pourrait bien être la manière la plus rapide d’améliorer leur avenir et celui de leurs familles.

De toute évidence, à plus long terme, ce ne sera là qu’une partie de la solution au problème de la violence. La honte et la culture toxique qu’elle engendre sont cultivées dans les écoles surpeuplées et inefficaces d’Amérique ; dans une économie qui, en période de croissance, profite surtout aux riches ; et dans les petites humiliations qui se produisent chaque jour quand une personne noire entre dans un magasin ou traîne simplement dans la rue avec des amis. Elles sont aussi cultivées dans ces familles où les parents, accablés par les difficultés et les déceptions, usent de la violence pour discipliner leurs enfants. La fabrique de monstres n’est pas seulement à l’intérieur des prisons ; elle est aussi dans le monde atrocement injuste qui se trouve à l’extérieur.

Ce texte est paru dans la New York Review of Books le 11 juin 2009. Il a été traduit par Adrien Pouthier.

Notes

1| Les États-Unis comptent près du quart des prisonniers de la planète.

2| Le rapport 1998-1999 de l’Institut national sur la consommation de drogue chez les lycéens a révélé que le phénomène était plus répandu chez les adolescents blancs que chez les adolescents noirs.

3| M. Keith Chen et Jesse M. Shapiro, « Do Harsher Prison Conditions Reduce Recidivism? » (« Des conditions de détention plus sévères réduisent-elles la récidive ? »), American Law and Economics Review, vol. 9, no 1, 2007.

4| Cette commission a été créée par le National Criminal Justice Commission Act du 26 mars 2009.

5| One in 100. Behind Bars in America (« Un sur 100. Derrière les barreaux en Amérique »), rapport du Pew Center sur les États, février 2008.

6| Richard Rhodes, Why They Kill. The Discoveries of a Maverick Criminologist (« Pourquoi ils tuent. Les découvertes d’un criminologue dissident »), Knopf, 1999.

7| On a découvert en 2006 qu’une variante du gène MAOA (le gène qui fabrique la monoamine-oxidase A) augmentait les comportements violents d’une population de Néo-Zélandais, mais seulement parmi ceux qui avaient été victimes de sévices dans leur enfance. Il n’existe aucune preuve que le gène MAOA soit plus particulièrement présent au sein d’un groupe racial.

8| Lance Lochner and Enrico Moretti, « The Effect of Education on Crime. Evidence from Prison Inmates, Arrests, and Self-Reports » (« L’effet de l’instruction sur la criminalité »), The American Economic Review, vol. 94, n° 1, mars 2004.

9| « Education from the Inside, Out. The Multiple Benefits of College Programs in Prison », un rapport de l’association correctionnelle de New York, janvier 2009.

10| Philippe Bourgois, En quête de respect. Le crack à New York, Seuil, 2001.

11| James Gilligan, Preventing Violence, Thames and Hudson, 2001

 

 

 

 

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Commentaires

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  1. Prudi dit :

    Analyse très éclairante. Malgré ses effets limités, je miserais sur une instruction et sur une éducation des prisonniers plutôt que sur une conduite punitive .

    N

  2. Savary dit :

    Il est scandaleux horrifiant sous les memes toujours allures « humanistes  » bien rodées de parler des prisons en excluant la moitié de l’humanité en laissant les femmes a la poubelle de l’histoire ignorées éhontement de cet article rebaché des « prisons Americaines  » du systeme carceral ou meme si elles aparaissaient se seraient sans doute pour faire des pipes aux prisonniers c’est le message sunliminal délivré
    Comme en France ou toutes les images des ONG qui s’occuoent de SDF tu les vois a longueur d’emission penchees sur des hommes sur les trottoirs jamais sur des femmes alors que les femmes sont les premiers Parias en immense nombre sur cette terre les parias de ces Parias comme disait Max…on va voir s’ils éditent le commentaire qui creverait pour unr fois ka conspiration du silence envers la moitie de l’humanite de cette planete !!!

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