La gourmandise n’est pas un péché
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La gourmandise n’est pas un péché

Écrit par La rédaction de Books publié le 16 octobre 2015

Crédit : Macadam13/Pixabay

Entre l’orgueil et l’avarice, la religion a placé l’éclair au chocolat. Dans son Guide du Bon Sens, publié en 1932, l’écrivain Franc-Nohain questionne l’utilité des sept péchés capitaux. Sur la gourmandise, ses discoureurs Polydoxe et Eudoxe, divisés par l’indigestion et la chanson enfantine « Dame Tartine », se réconcilient grâce à une fraise.

 

POLYDOXE. — N’est-ce pas faire beaucoup d’honneur à la gourmandise, cher Eudoxe, que de l’avoir ainsi comptée parmi les péchés capitaux, c’est-à-dire les fautes et défauts où il est le plus douloureux de voir sombrer les hommes, parmi leurs vices éminents ? Le gourmand ne cause de tort qu’à lui-même et la gourmandise, contraire à l’hygiène et si nuisible à notre santé, ne semble-t-elle pas porter en elle son propre châtiment ?

EUDOXE. — Certains vices ou péchés sont d’autant plus dangereux, cher Polydoxe, et d’autant plus importe-t-il d’en dénoncer le danger, qu’ils se présentent à nous sous un visage aimable et bonhomme, qu’on est prêt à les accueillir sans méfiance, et qu’on leur donnerait, comme on dit, le Bon Dieu sans confession.

POLYDOXE. — La gourmandise n’en demanderait pas tant, cher Eudoxe ; aussi pourquoi cet empressement à l’envoyer au diable, et ses adeptes, autour d’une table trop abondamment servie, font-ils vraiment figure de suppôts de Satan ?

EUDOXE. — Ils font figure d’hommes indignes de la qualité d’hommes, et l’on ne dénonce leur gourmandise que pour punir leur indignité.

POLYDOXE. — La gourmandise paraît bien cependant une spécialité de la race humaine, si, pour ne vous point fâcher, nous renonçons à nommer cette spécialité un privilège : les bêtes ne sont pas gourmandes.

EUDOXE. — C’est jouer sur les mots ; on dit « gourmand », on dit : « gourmet », — et l’on croit avoir du même coup innocenté la voracité et la goinfrerie. Nierez-vous qu’il y ait des bêtes voraces, des animaux qui sont des goinfres ? Vos prétendus gourmets et gourmands ne font qu’adapter leur nature d’hommes qui se croient supérieurs à cette ruée vers la nourriture que l’on constate chez les animaux et qui les ravale au rang des animaux ; leur élégance et leurs goûts raffinés sont ici pareils aux plus bas instincts ; ils ont une voracité hypocrite, une espèce de goinfrerie honteuse, qui, sous couleur de gourmandise, sont tout de même honteuse goinfrerie, ignoble voracité.

POLYDOXE. — Encore faut-il pour se livrer à ce que vous leur reprochez si durement comme un vice, cher Eudoxe, encore faut-il d’abord que ces criminels aient un bon estomac. N’est gourmand que qui digère avec facilité. La gourmandise suppose avant toute disposition de l’esprit, un heureux état de santé. Doit-on être puni de n’être pas dyspeptique ?

EUDOXE. — Pardonne-t-on à l’envieux si l’envie, qui le rend si déplaisant, lui est venue d’un mouvement de bile ? Nous n’avons pas à tenir compte au gourmand de ce qu’il est bien portant, pas plus et moins encore qu’à l’envieux ou au coléreux de ce qu’ils sont peut-être malades.

POLYDOXE. — On considère cependant, et cela est juste, que la responsabilité de ceux-ci, dans certains cas et dans une certaine mesure, s’en trouve atténuée. Le gourmand, il est vrai, n’a d’autre responsabilité que vis-à-vis de son estomac à lui, de son tube digestif à lui ; ce ne sont pas ses voisins de table qui, s’il mange d’une façon déraisonnable, risquent d’attraper une dyspepsie ou une gastralgie.

EUDOXE. — Nous sommes responsables vis-à-vis de Celui qui nous a créés et mis au monde pour que nous songions à notre âme, et pas uniquement à notre ventre, Celui qui, en nous créant, n’a pas voulu mettre au monde un monstre qui aurait le ventre à la place du cerveau.

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POLYDOXE. — Et si l’on ne croit pas à cette volonté d’un Créateur ?

EUDOXE. — Serait-ce une raison pour bouleverser et ruiner l’harmonie de la création ? Même un incroyant et un athée, parce qu’il est athée et incroyant, s’aviserait-il de transformer et ridiculiser une statue, de tout changer et barbouiller dans un tableau ? Voilà pourquoi nous sommes responsables de notre santé et c’est pécher contre Dieu, contre la Nature, ou, s’il vous plaît mieux, contre l’Homme, que de la compromettre, d’y attenter, de la ruiner volontairement.

POLYDOXE. — Eh ! que d’histoires pour une indigestion !

EUDOXE. — Que de drames au fond d’une bouteille d’alcool !

POLYDOXE. — La gourmandise n’est pas l’ivrognerie !

EUDOXE. — Toutes les deux se tiennent par la main. Les mets délicats réclament l’accompagnement des vins généreux. Il y a à boire et à manger dans la gourmandise ; on commence par manger pour boire, et l’on finit par boire sans manger.

POLYDOXE. — Il n’est pas d’exemple qu’un individu, après avoir mangé deux douzaines d’éclairs au chocolat, se soit précipité pour l’assassiner sur la pâtissière : et cependant c’est un gourmand.

EUDOXE. — Et sans doute sous-entendez-vous, cher Polydoxe, que la cabaretière court de plus grands risques avec celui qui aura bu deux douzaines, et même moins de deux douzaines de petits verres de tord-boyau…

POLYDOXE. — Je n’en disconviens pas, cher Eudoxe, et c’est pourquoi je continue de m’étonner quand le même verdict impitoyable frappe le buveur de tord-boyau et l’amateur d’éclairs au chocolat. Ou alors tiendrons-nous pour la plus affreuse mégère cette Dame Tartine qui attirait les gens dans son beau palais de beurre frais, ou pour des éducateurs bien légers et imprudents ceux qui ne craignent pas d’émerveiller les enfants avec la description de ce palais de Dame Tartine ?

EUDOXE. — On accorde volontiers que les chansons d’enfants, en général, et celle de Dame Tartine, en particulier, ne sont pas des modèles de sagesse qui favorisent le raisonnement et encouragent à la réflexion. Mais pour une chanson de Dame Tartine, combien de chansons bachiques, beaucoup plus dangereuses et sottes, si l’on prêtait la moindre attention à ce que l’on y chante.

POLYDOXE. — Il n’est pas rare qu’une chanson bachique soit ainsi chantée par un isolé, et même reconnaît-on que ce promeneur solitaire est ivre, à ce qu’il chante.

EUDOXE. — Avouez qu’un ivrogne n’aurait guère l’idée d’extérioriser son ivresse par la chanson de Dame Tartine… L’exaltation de la bonne nourriture, pâtisserie ou cuisine, en quoi spécifiquement consiste la gourmandise et qui la caractérise intégralement, s’accommode moins de la solitude que l’éloge du vin et de même est-il plus courant de voir des gens se cacher pour boire, seuls, dans leur coin, que pour manger seuls. L’excitation du repas pris en commun, l’émulation entre les convives, ajoutent à l’agrément des mets dont on aime à énoncer, vanter et discuter la composition et la saveur.

POLYDOXE. — Critiques, éloges, discussion, les plaisirs de la table ne sont donc pas aussi dépourvus que vous le leur reprochiez de toute préoccupation intellectuelle. L’esprit y réclame sa part. Et vous n’ignorez pas, fréquemment citée, la recommandation du véritable amateur de vieil armagnac, qui se garderait de boire aussitôt le verre qu’on vient de lui tendre, rempli de la liqueur fameuse, mais d’abord le porte à ses narines, puis le repose sur la table avec précaution, après quoi, recommande-t-il, « on en cause… ».

EUDOXE. — Qui donc, n’est-ce pas, sur un si beau trait, voudra prétendre encore que la conversation se meurt et que l’on ne sait plus causer ? Des caves que l’on qualifie pompeusement de bibliothèques, des dissertations et des controverses sur la préparation d’une sauce comme sur la composition d’un poème, voilà dont le bon sens s’irrite davantage, quand les gens ont si peu de temps et auraient si peu d’esprit à perdre !… Aimez-vous les fraises, cher Polydoxe ?

POLYDOXE. — Cher Eudoxe, j’adore les fraises.

EUDOXE. — Les adorer, c’est peut-être beaucoup ; mais il est vrai que peu de fruits les passent en parfum, en saveur, et c’est pourquoi je veux leur comparer les meilleurs fruits de notre cœur et de notre cerveau, notre sensibilité, notre intelligence. Or, n’avez-vous pas vu dans nos potagers comment parfois le plus magnifique plant de fraises est peu à peu envahi par cette végétation parasite dont les pousses hardies s’enroulent cyniquement autour des fraisiers qu’elles étouffent ? Et savez-vous le nom de ces parasites, cher Polydoxe ?

POLYDOXE. — Dites ce nom vous-même, cher Eudoxe !

EUDOXE. — On les appelle des gourmands.

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